11 Mai 2003
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Rencontre avec Cyrille Pernet : tout un homme




Tout un hiver n�est ni un roman, ni un acte de scandale, ni de l�auto-fiction, ni un simple t�moignage. Tout un hiver (quel beau titre) est un premier r�cit travaill�. Cyrille Pernet, 28 ans, y raconte, certes, la mort de sa m�re et sa descente aux enfers (que la fatalit� situe porte Dauphine, o� il fera le tapin), mais l'ambition litt�raire est l�. Pour de vrai. Et pour de vrai encore, le sujet ne vampirise pas le bouquin. D�ailleurs, n�aurait-il pas fallu que cela f�t plus putassier pour qu�on en parle davantage ? Franchement, cela vaut-il vraiment le coup, Cyrille, de rester int�gre ? Vous, qui vous �tes prostitu�, Cyrille, vous n�auriez pas pu ? Assis sur une chaise en bois d�un caf� tr�s parisien comme il les aime, Pernet parle vite et bien. Il conna�t sa vie, il conna�t son sujet. Et c�est terrifiant, parfois, l�humilit� des gens qui ont l�air de savoir o� ils vont.


Vous �tes assez vivant, enjou�... on a du mal � le croire, apr�s vous avoir lu !

Je r�p�te souvent qu��crire n�a pas de vertus th�rapeutiques, mais �crire me permet de r�sorber le d�calage entre ce que je suis et ce que j'�cris. J�ai v�cu un d�sarroi dont personne n�avait conscience, des choses auxquelles moi-m�me, je n�avais pas acc�s. D�ailleurs, quand des amis ou des gens de famille m'ont lu, ils m'ont demand� si je ne pouvais pas inventer autre chose ! Je ne pensais pas qu�ils ne pouvaient pas y coire. Le d�calage est l�, mais je reste le m�me : je suis toujours border-line mais j�ai d�sormais d�autres moyens expiatoires.


A part quelques articles, on reste plut�t perplexe quant � l'indiff�rence que Tout un hiver a re�u au niveau critique. A votre avis pourquoi ?

Est-ce un t�moignage, un document, un roman ou un r�cit ? Ce bouquin a-t-il un int�r�t litt�raire ou parle-t-il seulement un d'une certaine jeunesse errante ? Il est difficilement identifiable notamment pour �tre trait� dans les pages litt�raires d'un magazine.

D'apr�s la couverture, vous l'identifiez tout de m�me � un "r�cit"...

M�me si l'histoire est vue � travers le prisme d�une exp�rience litt�raire et non pas autobiographique, tout y est vrai. Et dans la mesure o� les �v�nements d�crits se sont pass�s, �a reste un r�cit. Le qualifier de "roman" l'aurait pr�sent� pour ce qu'il n'est pas.

Et ne rien mettre ?

Je n�y ai pas pens�, mais le lecteur s'y serait encore plus perdu. J�aime bien que l�on rattache les oeuvres � un genre, quelqu�il soit. On voit bien que l�espace litt�raire est scind� en plusieurs courants herm�tiques : d�s qu�un �crivain passe d�un genre � un autre, on en fait un �v�nement national. C'est amusant de jouer avec �a, de jouer avec l'espace litt�raire et dire "Bah oui, puisque vous voulez tout classer, bah voil�, je vous m�che le travail : c�est un r�cit."

Vous arrivez � mettre des mots sur les courants litt�raires d�aujourd�hui ?

Je connais peu la litt�rature contemporaine fran�aise, et paradoxalement, je crains beaucoup l�auto-fiction. Quand je parle de tradition litt�raire, c�est avec recul. On ne reste pas sans savoir que ces traditions ont �t� brouill�es par l'ensemble des innovations formelles du XX �me si�cle. Maintenant, qu'en reste-t-il...? Je joue avec le m�lange des genres, et commencer par poser la question "Est-ce un r�cit ou autre chose ?" est un premier pas.

M�me si ce r�cit met en sc�ne ce que vous avez �t�, vous signez d�finitivement la mort de l'auto-fiction ?

Elle peut �tre int�ressante, mais elle sert d�excuse � beaucoup trop de gens qui n�ont pas de projets litt�raires. On se contente de reproduire m�caniquement les sch�mas de Guibert ou d�Angot. Mais �crire, ce n'est ni se soigner, ni t�moigner de son exp�rience. C�est un travail sur la phrase, sur l'�criture. M�me si on se raconte toujours, ce n�est pas en racontant sa vie qu�on se raconte et qu�on raconte la vie du lecteur.

Vous avez cit� Herv� Guibert, Christine Angot... et parl� de travail litt�raire... on peut �voquer Guillaume Dustan ?

Il ne m�est pas venu � l�esprit ! Dustan est un �crivain beaucoup plus int�ressant que ce qu�on en a dit. Il a crystallis� une certaine po�sie, une certaine haine. Par une position volontairement pol�mique, il a cr�� le scandale, mais son �criture reste r�ellement int�ressante. J�ai beaucoup aim� ses trois premiers livres [Dans ma chambre, Je sors ce soir, Plus fort que moi - P.O.L, ndlr] en tant que lecteur, et les trois derniers [Nicolas Pages, G�nie Divin, Lxir - Balland, ndlr] d�une mani�re plus objective et d�tach�e de mon propre plaisir. Tiens, voil� : c�est un bon exemple du m�lange des genres. Il se donne � la fois en tant qu'�crivain, acteur politique et pol�mique, mais surtout, il a su sortir de l�auto-fiction et ouvrir son �criture.

A travers votre r�cit, on sent une aspiration � la chose politique. Etait-ce d�lib�r� ?

Effectivement, on peut en trouver, mais ce n�est pas � moi de le dire et cela reste involontaire. J�ai des prises de position en tant qu�individu, mais je ne sais pas si en tant qu'�crivain je pourrais en avoir... peut-�tre en publiant des articles si on me le demande. Pendant un temps, j'ai assist� � beaucoup de d�bats et r�unions � Lutte Ouvri�re, mais je m�en suis d�tach� � cause du d�calage qu�il y avait entre ce monde et mon mode de vie. Et puis la mani�re dont ce parti �tait structur� ne m'a plus convenu. Ma vie s�est d�r�gl�e, j'ai v�cu dans une errance, et le militantisme n��tait plus possible. Quand on perd pied, on n�a plus la capacit� de tracter le soir � la sortie des bureaux ou de se plier � des horaires.

On ne rentrera pas dans le d�tail de ces "errances", �a ne regarde que vous, mais qu'est-ce qui vous a emp�ch� de sombrer litt�ralement ?

L��criture. J'�cris depuis quinze ans, mais j'ai consid�r� la chose plus s�rieusement, � partir d'un moment. Le milieu que j'ai fr�quent�, pendant ce d�clic �tait particuli�rement bienveillant � l'�gard de toute forme de culture. Cela m�a permis de ne pas avoir d�inhibition.

Aujourd'hui, apr�s avoir publi�, que vous reste-t-il de votre m�re ?

Ecrire ce livre n�a pas chang� grand chose par rapport � ce qu�elle �tait. Quant au personnage que j'en ai fait, il a �t� tr�s difficile � "tenir" dans l��criture. Il fallait rester proche de la vision que j�en avais, sans tirer dans un sens ou dans l'autre, sans faire d'effets. (Silence) C��tait assez agr�able, d��crire sur elle. Son personnage �tait suffisamment complexe, offraient de nombreuses potentialit�s narratives pour travailler dessus sans changer le sens de son existence absolue. S�il elle avait �t� plus nuanc�e, je n�aurais peut-�tre pas eu la maturit� pour en faire un livre. J�ai l�impression que ce personnage se rapproche beaucoup, toutes proportions gard�es, de celui du Livre de ma m�re d�Albert Cohen. La m�me id�e du retour sur le pass�... de la vie qui continue... Quant � ma grand-m�re, je la rapproche de celle de Proust : un personnage burlesque. Ce qui �tait int�ressant � travailler, justement, c�est cette confrontation entre les deux femmes. C�est �a qui dirige le livre.

Vous dites qu'il �tait "agr�able" de l'�crire. On est tent� de ne pas le croire, pourtant...

Le livre parle d�une souffrance, mais au bout d�un moment, c�est devenu un travail sur les souvenirs de quelqu�un qui n�aurait pas �t� moi. En l'�crivant, j'objectivais la personne que j�avais �t� � cette �poque. C�est pour �a que je suis peut-�tre all� un peu vite, tout � l�heure, en disant que l��criture n�avait pas de vocation th�rapeutique puisqu�elle m'a permis de clore un passage de ma vie. Toujours cette ambiguit�...

Tout un hiver ne change rien � ce qu'a pu �tre votre m�re, mais le personnage que vous en faites sublime tout de m�me son existence r�elle, non ?

Je lui aurais b�ti un mausol�e ?! (Silence) Peut-�tre, je n�en avais pas conscience, mais �a me para�t compl�tement logique. Ceci �tant... un mausol�e... sublimer ma m�re... il me semble avoir mis l�accent sur ses d�fauts. Ce que j�ai sublim�, c�est avant tout mon amour pour elle. C'est une d�claration d'amour qui n'a pas pu avoir lieu, il a fallu ce d�tour... c�est une chose � laquelle j�ai pens� quand j�ai vu le livre en libraire. Je me suis dit "Voil�, maintenant, pour quelques semaines - on ne sait jamais quelle sera la dur�e d'un livre-, ma m�re va exister pour d�autres gens : elle existe dans les rayons." Quelque part, son corps est d�j� pourri, �a fait huit ans qu�elle est morte, mais elle est l�. Dans ce livre-l�.

Face � la violence du r�cit, pourquoi n'avez-vous pas adopt� un style plus brut ?

J�ai beaucoup retravaill� pour atteindre une �criture tr�s lin�raire, loin des choses que j'avais l'habitude de faire. Il fallait aller au plus simple. C�est d�ailleurs ce qui est toujours le plus dur, en litt�rature. J�aurais pu aller encore plus loin, faire encore plus simple. Si j�avais eu un an de plus, j�aurais retravaill� �a. Mais il fallait publier, c��tait devenu primordial. Je n�exclus pas de revenir, peut-�tre dans vingt ans, � la r��criture de ce livre.

En "rajouter", dans le style, cela faisait-il partie des dangers � �viter ?

J'ai eu tr�s peur de tomber dans le scandaleux, le complaisant. La premi�re partie relatait d�j� une enfance et une adolescence dans une famille assez pathologique. Et dans la partie finale, la prostitution, j�avais encore plus peur. J�ai beaucoup �pur� d�s qu�il y avait des choses concr�tes, des sc�nes de sexe que j'avais �crites sans m'en rendre compte, pour ne pas tomber dans l'�talage putassier et complaisant. Guibert, Angot ou Dustan, d�ailleurs, ne sont pas des gens scandaleux. J�ai horreur du racolage en litt�rature et par rapport � mon exp�rience, il fallait que je reste int�gre. Le projet �tait principalement autobiographique, et puisque je parlais des grandes vacances dans la maison de mes grands-parents, pourquoi ne parlerais-je pas de ce que je faisais � vingt ans ? La pudeur se distingue de l'impudeur, en litt�rature, par un certain retrait que l'on doit trouver. Fallait �viter le scandale bourgeois : je ne suis pas Emmanuelle ni Madame Claude ! La subversion �tait, justement, de ne pas tomber dans l��talage sordide.

Puisqu'on parle de scandale, justement, quel est votre avis sur l'affaire R�m�s (cf. rubrique Br�ves - Act-up : nouveau censeur) ?

Si je le juge en tant qu��crivain, bon, son livre est pas mal, pourquoi pas, mais je ne suis pas tout � fait d'accord avec les positions qu�il prend dans l�espace publique et politique... Toutefois, il faut savoir entendre, il faut savoir �couter : �a rendrait service � la pr�vention que de ne pas censurer ces gens�l�. C�est tout un chantier qui vient de s�ouvrir vingt ans apr�s le d�but de la maladie. Chacun fait ce qu�il veut avec son corps du moment qu�il ne met pas en danger la sant� des autres ; c�est l� que je m��loigne de R�m�s.

Et sur le d�bat � propos de la prostitution, vous �tes plut�t bien plac� pour parler, non ?

En remettant ce livre du c�t� du t�moignage, on aurait pu s'en servir comme d'un outil p�dagogique. Malheureusement �a n�a pas �t� faitet ce qui est en train de se passer est absolument d�gueulasse. La s�curit� que les gens pouvaient avoir, c��tait de faire �a au grand jour. Les flics �taient l� pour voir que tout se passait bien, qu�il n�y avait pas de bagarre, de racket. Pas de danger physique imm�diat. Si on interdit la prostitution, �a veut dire que �a se fera cach�. Maintenant, �a se passe toujours bien, d'apr�s ce que je sais, mais j�ai tr�s peur de ce qui pourra se passer.

Personnellement, vous rendiez-vous compte des risques que vous preniez ?

Le danger est une des raisons pour lesquelles j�ai arr�t�. Mais � l��poque, la question du danger, vu dans l��tat o� j��tais, avec des tendances suicidaires... la question du danger n��tait pas pertinente. Au contraire, si �a pouvait se finir assez vite, pourquoi pas. J'aurais pu aller plus loin.

Mais c��tait quoi, aller plus loin ?

(Silence) Je ne sais pas : tomber dans la toxicomanie. Ce qui m�a sauv�, � l��poque, c�est de ne pas prendre de drogue, pas d�alcool. Les toxicos qui �taient l�-bas ont tr�s mal fini. D'ailleurs, c'est un endroit o� les gens ne restent pas longtemps.

Maintenant qu'une certaine �poque de votre vie est r�volue, quels sont vos projets ?

J'ai entam� un cycle de courtes nouvelles, dans la fiction, et bient�t termin� un roman qui se passe dans les ann�es 30, � Bordeaux. Je travaille sur des lieux, des �poques que je n'ai pas connus, mais je pense qu�il est crucial de trouver une nouvelle position de l��crivain car celle qu'il occupe � pr�sent ne convient � personne.

Au bout du compte, �tes-vous plus un pass� qu'un avenir ?

Je suis d�finitivement dans le pass�. Les auteurs que j�aime travaillent sur le deuil, le souvenir, la peine, la nostalgie... Je ne fonctionne qu�avec lui ; les choses sont tellement plus belles quand elles sont termin�es.

Tout un hiver, Cyrille Pernet
Ed. Flammarion, 228 p., 16 �


Propos recueillis par Ariel Kenig


 
Cyrille Pernet
Xavier Houssin
Nora Hamdi
Alex Wheatle
Paul M. Marchand
Taya de Reynes
Guillaume Vigneault
Emmanuel Pierrat
Philippe Besson
Margaret Atwood
Poppy Z. Brite
Colette Lambrichs
Aziz Chouaki
Chlo� Delaume
Benoït Duteurtre
Arnould de Liedekerke
Shan Sa
Jean-Hugues Lime
Eric Pessan
Marie de Poncheville
G�raldine Maillet
Eric Laurrent
Arno Bertina
David Foenkinos
Nicolas Michel
Elisabeth Butterfly
Vincent Borel
St�phane Guignon
Philippe Di Folco
St�phane Camille
Auguste Corteau
Sparkle Hayter
Lauren Henderson
Philippe Labro
Julianna Baggott
Ylipe
Nabe
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Lina Lachgar
Christophe Donner
Am�lie de Bourbon Parme
FLAP
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