#112 - Du 14 octobre au 05 novembre 2008

Actu Entretiens Zoom Portraits Extraits

  Interalli´┐Żs J - 4  
  Le D´┐Żcembre pour Zone  
  Cusset , Goncourt des lyc´┐Żens  
  Renaudot pour Mon´┐Żnembo  
  Goncourt pour Rahimi, la P.O.L position  
  Le Flore pour Garcia  
  Mort de l'´┐Żcrivain am´┐Żricain Michael Crichton  
  Femina et Medicis: c´┐Żt´┐Ż ´┐Żtrangers  
  Melnitz et Vollmann meilleurs ´┐Żtrangers  
  Blas de Robl´┐Żs M´┐Żdicis´┐Ż  

inscription
d´┐Żsinscription
 
Entretien avec Colette Lambrichs


Un d´┐Żbut litt´┐Żraire tout en douceur... vous avez commenc´┐Ż par des recueils de nouvelles.

J´┐Żaime beaucoup la nouvelle, le texte court. Je trouve que la forme y est plus concise, plus directe. J´┐Żai probablement ´┐Żt´┐Ż influenc´┐Że par les nouvelles lues au cours de ma jeunesse, de mon adolescence, qui me sont rest´┐Żes en t´┐Żte plus que bon nombre de romans´┐Ż

Lesquelles en particulier ?

Des nouvelles de Maupassant, de Borges, de Gogol, de Kafka, de Somerset Maugham´┐Ż

La Guerre est un roman assez court´┐Ż presque un conte.

C´┐Żest une fable. Mais la fin, qui est une v´┐Żritable conclusion ´┐Ż la fois par la forme et le sens, m´┐Ża d´┐Żcid´┐Że ´┐Ż l´┐Żintituler ´┐Ż roman ´┐Ż.

En effet, votre h´┐Żros se perd dans un monde parall´┐Żle, en guerre avec le sens des mots, et ne parvient pas ´┐Ż s´┐Żen tirer en d´┐Żpit de son retour dans ´┐Ż le monde r´┐Żel ´┐Ż´┐Ż

C´┐Żest amusant, parce qu´┐Żil y a eu, selon les critiques, plusieurs interpr´┐Żtations de la fin du livre. L´┐Żune d´┐Żentre elles ´┐Żtait que la v´┐Żrit´┐Ż ne pouvait se dire qu´┐Ż´┐Ż travers le roman, qu´┐Żil ´┐Żtait le rempart ´┐Ż cette guerre men´┐Że contre le sens. C´┐Żest, certes, une lecture possible, mais qui n´┐Żest pas la mienne. J´┐Żai voulu dire que dans nos soci´┐Żt´┐Żs, ´┐Żrig´┐Żes en v´┐Żritables syst´┐Żmes, tout est boucl´┐Ż et que rien, pas m´┐Żme la litt´┐Żrature, ne peut s´┐Ży soustraire.

Votre personnage principal n´┐Ża pas d´┐Ż´┐Żchappatoire, tout se d´┐Żroule selon un plan con´┐Żu d´┐Żavance, presque m´┐Żcanique ´┐Ż

Il d´┐Żcouvre un monde qui se veut une all´┐Żgorie du n´┐Żtre, la ville de Glome. Urbin Chave s´┐Żindigne contre le mode de vie qui lui est impos´┐Ż, contre l´┐Żagression de l´┐Żhomme sur l´┐Żhomme. Une violence subie par les habitants de Glome sans m´┐Żme que ceux-ci s´┐Żen aper´┐Żoivent.

Pourquoi Glome ?

Glome, parce que c´┐Żest une racine linguistique qui a donn´┐Ż ´┐Ż agglom´┐Żration ´┐Ż, donc grande ville et foule sans visage. Cela me faisait aussi penser ´┐Ż ´┐Ż glauque ´┐Ż. Je trouvais que cela sonnait bien, et que cela correspondait ´┐Ż l´┐Żatmosph´┐Żre que je voulais cr´┐Żer´┐Ż

Pour ma part je pensais ´┐Ż Gnome´┐Ż Une vie sous terre, cach´┐Że´┐Ż

Oui, effectivement ; les m´┐Żcanismes de contr´┐Żle sont pernicieux et occultes, l´┐Żoppression est voil´┐Że. Elle existe, n´┐Żanmoins. Urbin Chave d´┐Żcouvre que dans cette ville, tout est ma´┐Żtris´┐Ż et surveill´┐Ż, strictement encadr´┐Ż ´┐Ż chaque instant. Comme sur une autoroute : vous pouvez faire une halte pour prendre de l´┐Żessence ou manger, mais le chemin est trac´┐Ż et l´┐Żon ne s´┐Żarr´┐Żte pas o´┐Ż on veut´┐Ż Tant que l´┐Żon fait les gestes attendus et autoris´┐Żs, tout va bien. C´┐Żest une libert´┐Ż bien limit´┐Że, donc illusoire´┐Ż

Vous imaginiez la fin depuis le d´┐Żbut ? Vous saviez exactement o´┐Ż vous alliez ?

Oui et non, une partie m´┐Ż´┐Żchappait. Comme dans toute cr´┐Żation, on construit ´┐Ż partir d´┐Żune sensation, d´┐Żune id´┐Że ; et l´┐Żon finit presque immanquablement par ´┐Żtre conduit par la logique souterraine du texte.

Beaucoup de choses dites et pens´┐Żes par Urbin Chave correspondent exactement ´┐Ż mon ´┐Żtat d´┐Żesprit, ´┐Ż des sensations que j´┐Ż´┐Żprouve moi-m´┐Żme, ´┐Ż ce que j´┐Żai envie d´┐Żexprimer ´┐Ż travers mon m´┐Żtier et dans ma vie de tous les jours.

Vous vous sentez en guerre ?

Oui. Si vous regardez la ligne ´┐Żditoriale de la maison par exemple, nous essayons de mettre en lumi´┐Żre des textes qui apportent quelque chose, qui vont ´┐Ż contre-courant. Et il est remarquablement int´┐Żressant de voir comment tout cela est re´┐Żu, ´┐Ż la fois aupr´┐Żs du public mais aussi aupr´┐Żs des journalistes´┐Ż Lanc´┐Ż sur l´┐Żautoroute, o´┐Ż le texte va-t-il ´┐Żtre men´┐Ż, quel public va-t-il toucher ? Ce public sera-t-il nombreux ? Quelles portes de sorties va-t-il emprunter ? Dans l´┐Ż´┐Żdition et dans l´┐Ż´┐Żcriture, j´┐Żessaie de d´┐Żranger, ´┐Ż ma modeste ´┐Żchelle. Oui, certains ´┐Żcrivains et nous, ´┐Żditeurs, nous sommes en guerre ; pas contre les mots, mais contre un ´┐Żtat d´┐Żesprit qui instrumentalise la cr´┐Żation. Un de nos livres qui sort ´┐Ż la rentr´┐Że, s´┐Żappelle Chambre avec gisants, d´┐ŻEric Pessan ; il met en sc´┐Żne un personnage qui dit non. Personne ne comprend pourquoi il d´┐Żcide soudain de rester couch´┐Ż

Mais Urbin Chave, dans La Guerre, finit par dire oui´┐Ż

Il est pi´┐Żg´┐Ż ! Le monde dans lequel il ´┐Żvolue, que ce soit ´┐Ż Glome ou dans son univers ´┐Ż d´┐Żavant ´┐Ż, est manipul´┐Ż par les m´┐Żmes personnes. Il ne peut pas s´┐Żen sortir. Tout est verrouill´┐Ż. Il est cern´┐Ż de tous c´┐Żt´┐Żs. Il me semble que cela est perceptible ´┐Ż la fin, lorsqu´┐Żil commence ´┐Ż d´┐Żlirer. D´┐Żs le d´┐Żpart, le reportage qu´┐Żon lui a confi´┐Ż ´┐Żtait orient´┐Ż ; l´┐Żissue ´┐Żtait pr´┐Żvue. Certains personnages ´┐Żparpill´┐Żs sur son chemin le savent et le lui disent sans pour autant l´┐Żaider, mais il se refuse ´┐Ż les croire. Dans la vie de tous les jours, je trouve que c´┐Żest un peu comme cela que ´┐Ża se passe. Individuellement, les gens savent. Ils connaissent la manipulation et les mensonges. Ils en rient, tristement, mais ne font rien car ils pensent qu´┐Żil n´┐Ży a rien ´┐Ż faire. Le grand ´┐Żchiquier para´┐Żt tellement injouable, ou in-d´┐Żjouable´┐Ż

Vous ´┐Żtes tr´┐Żs pessimiste´┐Ż

Les gens r´┐Żagissent tellement peu et tellement ti´┐Żdement ! Et cela va en s´┐Żempirant. Vous savez, je pratique ce m´┐Żtier depuis vingt-cinq ans, et les murs se resserrent progressivement´┐Ż C´┐Żest tr´┐Żs palpable, on se sent de plus en plus ´┐Żtouff´┐Ż, priv´┐Ż de libert´┐Ż, priv´┐Ż de la ma´┐Żtrise de sa propre vie. De son libre arbitre. Glome, c´┐Żest une soci´┐Żt´┐Ż totalitaire qui existe mais dont on a pas conscience pleinement, que l´┐Żon ne voit pas ou qui fait tellement peur que l´┐Żon ne veut pas la voir. Il y a une guerre, non localis´┐Że sur les cartes, mais elle est l´┐Ż.

Et ´┐Ża ne peut pas aller en s´┐Żam´┐Żliorant ?

Tout est programm´┐Ż, quelque part... Les jeunes g´┐Żn´┐Żrations sont instruites de mani´┐Żre ´┐Ż ne pas chercher ´┐Ż comprendre ce qui se passe ! On nous habitue, pour mieux nous conditionner. Ce qui ´┐Żtait apparent au d´┐Żpart s´┐Żestompe, finit par faire partir du paysage´┐Ż Vous savez, la censure n´┐Żest pas grave. L´┐Żautocensure est bien plus inqui´┐Żtante. Int´┐Żgrer au plus profond de soi-m´┐Żme tout ce que l´┐Żon ne peut pas faire, et s´┐Ży plier : ´┐Ża, c´┐Żest dramatique.

Et votre infirmi´┐Żre, qui est la seule ´┐Ż donner un peu de douceur ´┐Ż Chave ?

Elle est prisonni´┐Żre depuis plus longtemps que Chave et ne peut s´┐Żen sortir. Pour le coup, elle s´┐Żautocensure compl´┐Żtement ! Elle est triste et d´┐Żsincarn´┐Że, incapable de vivre une histoire d´┐Żamour. Elle fait partie du syst´┐Żme, ne se rend compte de rien, si ce n´┐Żest de son angoisse. Elle prend peur car, tout d´┐Żun coup, Chave lui fait faire et entrevoir des choses qu´┐Żelle n´┐Żaurait pu concevoir elle-m´┐Żme : s´┐Żacheter des chaussures, d´┐Żcider d´┐Żaimer et d´┐Żaider l´┐Żautre´┐Ż

Pourquoi ne pas l´┐Żavoir sauv´┐Że ?

Elle symbolise les habitants de la ville de Glome ; c´┐Żest un ´┐Żtre collectif. Glome ne peut pas ´┐Żtre sauv´┐Że, elle non plus. Elle est embourb´┐Że. D´┐Żailleurs Chave non plus ne s´┐Żen sort pas´┐Ż

Vous citez Ezra Pound au d´┐Żbut du livre : qui est l´┐Żennemi ?

Il est diffus, c´┐Żest pourquoi je le mat´┐Żrialise dans la d´┐Żnaturation du langage. Cette d´┐Żnaturation permet de faire accepter l´┐Żinacceptable. Regardez dans nos soci´┐Żt´┐Żs contemporaines : on ne dit plus un ´┐Żboueur, un aveugle ; on dit un technicien de voirie, un mal-voyant, etc. Ce ne sont que des exemples parmi d´┐Żautres, mais je vous assure que le langage veut masquer la r´┐Żalit´┐Ż, lisser, ´┐Żdulcorer.

Mais vous aussi vous transformez les mots dans La Guerre´┐Ż

Vous pensez au cooking et au rest-oc´┐Żan´┐Ż Il faut bien s´┐Żamuser et, de temps ´┐Ż autre, utiliser les m´┐Żmes armes´┐Ż C´┐Żest comme cette recette de cuisine en plein milieu des d´┐Żlires de Chave, cela me semblait plus dr´┐Żle, plus l´┐Żger´┐Ż J´┐Żai mis peu de mots de mon cru, car j´┐Żai essay´┐Ż de rendre le renvoi au monde r´┐Żel le plus lisible possible.

La sc´┐Żne pr´┐Żc´┐Żdant la venue de Urbin Chave ´┐Ż Glome : il s´┐Żendort embourb´┐Ż dans cette esp´┐Żce de magma d´┐Żgo´┐Żtant qui bloque l´┐Żacc´┐Żs ´┐Ż la ville´┐Ż Signification ?

Urbin en parle comme d´┐Żun serpent. Le serpent et la boue, c´┐Żest l´┐Żancrage dans le r´┐Żel. Il s´┐Żen extrait, il se coupe du rapport ´┐Ż la mati´┐Żre et au sens. A la fin, il est interrog´┐Ż et les sens lui reviennent avec acuit´┐Ż (il contemple la fen´┐Żtre). Les docteurs manipulateurs poussent ses sens au paroxysme pour mieux les annihiler et ainsi le r´┐Żint´┐Żgrer au monde inodore et incolore sans qu´┐Żil puisse se r´┐Żvolter. C´┐Żest ce rapport au sens et aux sens que j´┐Żintroduis avec cette sc´┐Żne. Le h´┐Żros va ´┐Żtre initi´┐Ż ´┐Ż la perte de soi, ensuite ses sens l´┐Żabandonneront progressivement´┐Ż

Votre regard sur les tendances contemporaines, en tant qu´┐Ż´┐Żcrivain et ´┐Żditrice ?

Je pense qu´┐Żon mise trop sur le roman, qui a compl´┐Żtement envahi la litt´┐Żrature. Alors que l´┐Żessai, le conte, la nouvelle, la po´┐Żsie, le journal intime et le th´┐Ż´┐Żtre sont rel´┐Żgu´┐Żs ´┐Ż l´┐Żarri´┐Żre plan´┐Ż
Des auteurs comme Proust ou C´┐Żline marquent le si´┐Żcle. Depuis la fin de la deuxi´┐Żme guerre mondiale, m´┐Żme si il y a des textes importants, on ne peut pas d´┐Żsigner un ou deux ´┐Żcrivains majeurs comme repr´┐Żsentant la litt´┐Żrature fran´┐Żaise. Peut-´┐Żtre est-ce parce que la France a perdu une part de son identit´┐Ż et de son pouvoir de rayonnement intellectuel ? Cependant il y a, dans des genres particuliers, des ´┐Żcrivains magnifiques. Je pense ´┐Ż Augi´┐Żras par exemple, qui n´┐Ża pas la place qu´┐Żil m´┐Żrite. Trop marginal. Et pourtant, voil´┐Ż quelqu´┐Żun qui a une voix, qui ´┐Żcrit d´┐Żune mani´┐Żre absolument magique, qui donne ´┐Ż son lecteur un plaisir jubilatoire.

En tant qu´┐Ż´┐Żditrice, vous aimeriez d´┐Żcouvrir les Proust et C´┐Żline d´┐Żapr´┐Żs 1950´┐Ż

Bien s´┐Żr´┐Ż mais quand je vois ce que les autres publient et que je me demande : ´┐Ż Qu´┐Żavons nous manqu´┐Ż ? ´┐Ż, je trouve peu de choses.

Si vous pouviez donner quelques uns des crit´┐Żres les plus importants dans la publication de vos textes ?

Difficile pour moi de r´┐Żpondre ´┐Ż cela. M´┐Żint´┐Żressent des textes qui sont parfois ´┐Ż l´┐Żoppos´┐Ż les uns des autres´┐Ż Si, il y a quand m´┐Żme un rapport ´┐Ż l´┐Żauthenticit´┐Ż, qui est essentiel. Mais cette authenticit´┐Ż peut prendre des formes si diverses ... Tout d´┐Żpend de la fa´┐Żon dont un texte est ´┐Żcrit.

La plus grande difficult´┐Ż de votre m´┐Żtier ?

Il faut pouvoir sentir si un texte peut ´┐Ż ´┐Żtre re´┐Żu ´┐Ż, trouver la forme et le moment justes pour lui donner toutes ses chances aupr´┐Żs du public´┐Ż C est tr´┐Żs difficile. Augi´┐Żras, par exemple, est un ´┐Żcrivain qui n´┐Ża pas atteint tous ses lecteurs. Un jour on se rendra compte de sa vraie dimension. Il faut pouvoir rep´┐Żrer les textes qui marcheront imm´┐Żdiatement, mais aussi ceux qui s´┐Żimposeront plus lentement comme ces pierres que l´┐Żon jette dans un lac, qui font des cercles concentriques de plus en plus larges.

Vous aimez publier ce qui n´┐Żest pas attendu´┐Ż

Bien s´┐Żr ! Mais ce qui complique aussi les choses, c´┐Żest qu´┐Żun texte n´┐Ża rien ´┐Ż voir avec son auteur´┐Ż qui est parfois imbuvable. Aujourd´┐Żhui, on fait dispara´┐Żtre l´┐Ż´┐Żuvre derri´┐Żre l´┐Ż´┐Żcrivain, et je ne pense pas que cette ´┐Ż starification ´┐Ż des auteurs soit bonne´┐Ż. Elle masque les qualit´┐Żs litt´┐Żraires, tout comme l´┐Żabsence de qualit´┐Ż litt´┐Żraire. Ce renversement est catastrophique. Imaginez un b´┐Żgue ´┐Ż la t´┐Żl´┐Żvision ! Les ´┐Żcrivains n´┐Żont pas choisi l´┐Żoralit´┐Ż pour s´┐Żexprimer´┐Ż

Que vous souhaitez-vous pour la rentr´┐Że de septembre ?

Que les livres que nous sortons rencontrent le plus de lecteurs possible´┐Ż

Propos recueillis par J. L. N.


 
Tristan Garcia
Thomas Pynchon
Jean-Marc Roberts
Richard Powers
Enrique Vila-Matas
William Gibson
Lise Beninc´┐Ż
Julien Blanc-Gras
Bernard Soubiraa
Claro
  ARCHIVES
 
contact | © 2000-2008  Zone littéraire |