#112 - Du 14 octobre au 05 novembre 2008

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Rencontre avec Jean-Hugues Lime


Premier roman ?

Pas du tout [l'auteur n'est pas choqu´┐Ż par mon inculture, ouf ]! J´┐Żen ai publi´┐Ż bien d´┐Żautres. Dans un ton et avec des th´┐Żmatiques diff´┐Żrentes il est vrai, par exemple mon thriller, avec cette histoire du serial killer (Journal d´┐Żun assassin). Il est vrai que je me suis aussi situ´┐Ż entre l´┐Żessai et la com´┐Żdie pour d´┐Żautres fictions´┐Ż mais on a tout de m´┐Żme donn´┐Ż l´┐Żintitul´┐Ż ´┐Ż roman ´┐Ż ´┐Ż mes ouvrages.

Oui, mais premier roman historique en tout cas´┐ŻVous donnez dans un genre bien particulier avec Le roi de Clipperton.

C´┐Żest l´┐Żavantage de la litt´┐Żrature ! Pouvoir explorer mille et une facettes de mille et une mani´┐Żres, avec un genre renouvel´┐Ż ´┐Ż chaque fois. C´┐Żest comme une arborescence fantastique qui ne s´┐Żarr´┐Żte pas, qui ne fixe que peu de limites.

Pourquoi l´┐Żhistoire de Clipperton, cet ´┐Żlot que personne ne conna´┐Żt ?

J´┐Żai effectu´┐Ż, en 1978 dans le cadre de mes ´┐Żtudes d´┐Żofficier ´┐Ż la Marine Nationale, un grand voyage ´┐Ż bord de La Jeanne d´┐ŻArc, et nous avons fait escale sur Clipperton. La plus petite possession fran´┐Żaise dans le monde. Le r´┐Żcit des aventures de cette garnison oubli´┐Że m´┐Ża fascin´┐Ż.

Pourquoi pas Robinson Cruso´┐Ż ?

Cette histoire a d´┐Żj´┐Ż ´┐Żt´┐Ż tellement trait´┐Że´┐Ż Il me semblait que Clipperton poss´┐Żdait une originalit´┐Ż pas encore exploit´┐Że litt´┐Żrairement, toujours dans la m´┐Żme exploration de l´┐Żabandon et de la solitude humaine. Le Roi de Clipperton se situe en fait dans la tradition du livre de Defoe, dans une lign´┐Że un peu hybride´┐Ż je pensais pouvoir apporter quelque chose d´┐Żautre ´┐Ż la tradition.

Un long travail de documentation au pr´┐Żalable ?

J´┐Żai tent´┐Ż de rassembler tous les documents que je pouvais ´┐Ż ce sujet. Rapports de voyageurs, archives, et surtout articles parus dans la presse mexicaine de l´┐Ż´┐Żpoque. J´┐Żai ´┐Żgalement trouv´┐Ż des interviews et r´┐Żcits d´┐Żofficiers am´┐Żricains qui ont d´┐Żcouvert les rescap´┐Żs´┐Ż
Mais on sait peu de choses : la garnison s´┐Żest install´┐Że, on les a oubli´┐Żs pendant la guerre, et on a retrouv´┐Ż uniquement des femmes et des enfants bien des ann´┐Żes apr´┐Żs. Entre les deux, on ne sait pas vraiment ce qui s´┐Żest pass´┐Ż Les femmes rescap´┐Żes n´┐Żont jamais t´┐Żmoign´┐Ż ´┐Ż proprement parler, elles sont revenues et se sont ´┐Żvapor´┐Żes au Mexique. Rentr´┐Żes dans leurs familles, probablement. Le nouveau r´┐Żgime ne souhaitait pas s´┐Żattarder sur l´┐Żaffaire apparemment.
Les enfants du Capitaine Arnaud ont ´┐Żt´┐Ż interview´┐Żs cependant, jusque dans les ann´┐Żes 60. Mais ils ´┐Żtaient si jeunes que leurs souvenirs ´┐Żtaient bien vagues.

Vous avez donc invent´┐Ż.

C´┐Żest le travail du romancier, non ? De cr´┐Żer des personnages d´┐Żenvergure, de les doter de personnalit´┐Żs bien tranch´┐Żes, de les faire s´┐Żaffronter, se perdre et se rejoindre´┐Ż Je me suis servi de r´┐Żcits et anecdotes cont´┐Żs par des personnes confront´┐Żes ´┐Ż l´┐Żabandon et ´┐Ż la solitude dans d´┐Żautres circonstances, et je les ai superpos´┐Żs dans mon roman.

Excitant, de se servir d´┐Żune base r´┐Żelle et de se permettre de la modeler ´┐Ż sa guise ?

On se sent Dieu tout puissant´┐Ż Oui, c´┐Żest assez g´┐Żnial.

A quel moment avez-vous le plus l´┐Żch´┐Ż la bride ´┐Ż votre imagination ?

Je ne me suis pas permis de l´┐Żcher. Quand on veut construire un roman, ´┐Żcrire une histoire coh´┐Żrente et qui a du sens, mieux vaut ne pas perdre un certain contr´┐Żle´┐Ż Je crois que le probl´┐Żme du romancier n´┐Żest pas de se l´┐Żcher mais de se retenir ! Facile de pondre six cent pages de n´┐Żimporte quoi, qui va dans toutes les directions ! Bien raconter une histoire, c´┐Żest la ma´┐Żtriser ´┐Ż chaque instant.

Vos officiers sont l´┐Ż pour r´┐Żcolter, pardonnez-moi l´┐Żexpression, de la merde d´┐Żoiseau. Du guano, engrais pr´┐Żcieux et recherch´┐Ż ´┐Ż l´┐Ż´┐Żpoque. V´┐Żridique ?

Ah oui ! Je n´┐Żai rien invent´┐Ż sur les motifs de leur pr´┐Żsence sur l´┐Ż´┐Żle. Et le cours du guano s´┐Żest r´┐Żellement effondr´┐Ż historiquement. Alors ´┐Żtait-ce au moment exact o´┐Ż ils se trouvaient sur l´┐Ż´┐Żle, et cela a-t-il contribu´┐Ż ´┐Ż ruiner leur moral, je n´┐Żen sais rien. Mais l´┐Żencha´┐Żnement ´┐Żtait plausible, renfor´┐Żait mon drame.

Belle structure en boucle. Vous commencez en 1921, lorsque l´┐Żon s´┐Żaper´┐Żoit de l´┐Żabandon, puis on raconte l´┐Żhistoire de cet abandon, quelques vingt ann´┐Żes auparavant, et on en revient aux retrouvailles´┐Ż

C´┐Żest assez classique. Ce qui l´┐Żest moins, c´┐Żest la retrouvaille de th´┐Żmes qui motivent l´┐Żintroduction, comme l´┐Żhonneur national et du patriotisme que j´┐Żai tourn´┐Żs un peu en d´┐Żrision. Par exemple je trouve stupides les d´┐Żpenses faites par un pays pour envoyer un cargo de deux cent mille hommes dans le but d´┐Żaffirmer une pr´┐Żsence strat´┐Żgique dans un endroit perdu du monde´┐Ż La France ne sait pas que Clipperton lui appartient, mais les officiers de l´┐Żambassade sautent de joie en l´┐Żapprenant´┐Ż et aucun d´┐Żentre eux ne sait probablement pas o´┐Ż l´┐Ż´┐Żle se situe exactement. Tous ces enjeux de pouvoir, je les trouve un peu ridicules.

Toute tentative de construction semble vou´┐Że ´┐Ż l´┐Ż´┐Żchec dans votre roman.

En effet. Sans pr´┐Żtention, je souhaitais donner un petit-arri´┐Żre plan philosophique ´┐Ż ce roman. La garnison du Capitaine Arnaud souffre et cr´┐Żve, et le minuscule bout de terre ne revient m´┐Żme pas ´┐Ż la nation d´┐Żorigine de la garnison... D´┐Żsesp´┐Żrant non ?

Chacun de vos personnage est mis en opposition avec un autre.

La virilit´┐Ż d´┐ŻAlvarez contre la l´┐Żchet´┐Ż d´┐ŻArnaud est l´┐Żopposition la plus flagrante. Je tiens ´┐Ż ces jeux de miroirs et de contrastes, ils permettent de donner tellement plus de relief aux protagonistes !

Pourquoi faites-vous sombrer Alvarez dans la folie, le seul homme qui avait un potentiel de h´┐Żros ?

Il passe par une multitude d´┐Ż´┐Żtapes int´┐Żressantes ´┐Ż mon sens. Ce n´┐Żest qu´┐Żun brave et simple soldat qui se distingue par sa bravoure, qui n´┐Żest en fait que le fruit de son inconscience et de son irresponsabilit´┐Ż. Il va basculer dans une esp´┐Żce de lyrisme, entrer en osmose avec l´┐Ż´┐Żle et quitter ´┐Ż sa mani´┐Żre le monde des hommes. Mais je ne le con´┐Żois pas comme un homme fou.

Il a tout de m´┐Żme une attitude vis-´┐Ż-vis des femmes qui rel´┐Żve de la d´┐Żmence, de l´┐Żali´┐Żnation !

Oh, il est plus simplement fascin´┐Ż par Alicia, femme du Chef. Il se sent domin´┐Ż par elle, par son c´┐Żt´┐Ż m´┐Żre, ma´┐Żtresse, amoureuse... Il a l´┐Żoccasion de devenir tout puissant lorsque son ´┐Żpoux dispara´┐Żt, mais n´┐Żose pas la s´┐Żduire ou la soumettre car elle impose le respect et d´┐Żgage une force peu commune. Alors je l´┐Żaccompagne jusqu´┐Żau bout de cette probl´┐Żmatique, lui fait adopter des comportements extr´┐Żmes. C´┐Żest ´┐Ża qui est int´┐Żressant avec un personnage que l´┐Żon a cr´┐Ż´┐Ż, non ?

Il va donc jusqu´┐Żau bout´┐Ż

Certainement. Tout ce qui lui aura manqu´┐Ż, finalement, c´┐Żest un peu de tendresse. Il n´┐Ży a que les crabes qui le comprennent, dans cette histoire !

D´┐Żailleurs, l´┐Żhomme est incapable de les dominer, ces crabes !

J´┐Żaime cette id´┐Że de l´┐Ż´┐Żtre humain qui ne peut ma´┐Żtriser les forces de la Nature, qui est confront´┐Ż ´┐Ż l´┐Żhostilit´┐Ż d´┐Żun environnement qui le d´┐Żpasse. Il se casse les dents sur elle, est oblig´┐Ż de revenir sur l´┐Ż´┐Żternelle fanfaronnade qui consiste ´┐Ż penser que l´┐Żon peut r´┐Żguler et juguler la Nature´┐Ż C´┐Żest elle qui finit par absorber ceux qui viennent en conqu´┐Żrants.

Logique donc que le piano import´┐Ż sur l´┐Ż´┐Żle finisse en morceaux´┐Ż

Une mise en contraste que je trouvais int´┐Żressante. La d´┐Żlicatesse et l´┐Ż´┐Żl´┐Żgance de cet objet, m´┐Żl´┐Ż ´┐Ż la sauvagerie et ´┐Ż la violence des lieux´┐Ż

Qu´┐Żauriez-vous fait ´┐Ż la place du Capitaine Arnaud, dans cette ´┐Żle ?

Je serais devenu cingl´┐Ż. Enfin non, j´┐Żaurais d´┐Żsert´┐Ż ´┐Ż la premi´┐Żre occasion. Je serais reparti avec le bateau lorsque l´┐Żopportunit´┐Ż lui fut donn´┐Że. J´┐Żai failli d´┐Żserter de la ´┐Ż Jeanne d´┐ŻArc ´┐Ż d´┐Żailleurs´┐Ż je ne l´┐Żai fait qu´┐Żen esprit finalement.

Quelle est l´┐Ż´┐Żpreuve la plus dure que vous ayez fait subir ´┐Ż vos personnages ?

La bataille d´┐ŻAlicia avec ce poulpe g´┐Żant dans les mar´┐Żcages. C´┐Ż´┐Żtait angoissant ´┐Ż ´┐Żcrire !

Vous vous ´┐Żtes fait peur ?

Il faut se faire peur ! Il faut se mettre en situation !

La tornade qui d´┐Żterre les morts est ´┐Żgalement impressionnante´┐Ż

Oui c´┐Żest vrai. C´┐Żest comme si le Pass´┐Ż revenait les narguer, alors qu´┐Żils pensent avoir surmont´┐Ż des ´┐Żpreuves en d´┐Żpit des plumes (des hommes) qu´┐Żils y ont laiss´┐Ż. Ils pensent en avoir fini, et vlan ! les morts remontent ´┐Ż la surface et rappellent l´┐Żhorreur de toute la situation qu´┐Żils vivent, ont v´┐Żcu et vivront encore.

Donner comme titre ´┐Ż votre roman Le roi de Clipperton, n´┐Żest-ce pas accorder trop d´┐Żimportance ´┐Ż Alvarez, alors que la composante f´┐Żminine est tout aussi primordiale, notamment dans la deuxi´┐Żme partie ?

C´┐Żest vrai que les femmes ont la part belle´┐Ż Mais Clipperton, c´┐Żest avant tout une histoire militaire, donc masculine. M´┐Żme si les femmes ont ´┐Żgalement jou´┐Ż des r´┐Żles tr´┐Żs importants dans cette p´┐Żriode de guerre, un peu ´┐Ż l´┐Żimage d´┐ŻAlicia, si jeune et si femme ´┐Ż la fois. Embarqu´┐Że dans l´┐Żaventure ´┐Ż vingt et un ans en tant que ´┐Ż femme de ´┐Ż, donc simple figurante, elle acquiert une place de choix, prend de l´┐Żascendant et de l´┐Żampleur et acc´┐Żde au rang de caract´┐Żre principal.

Vous n´┐Żauriez pas souhait´┐Ż d´┐Żvelopper cette partie o´┐Ż les femmes sont seules dans l´┐Ż´┐Żle ?

Je ne voulais pas que l´┐Żhistoire tra´┐Żne trop. Il fallait une acc´┐Żl´┐Żration ´┐Ż ce moment pr´┐Żcis du r´┐Żcit, car le d´┐Żbut et la mise en place sont suffisamment longs. Les ´┐Żv´┐Żnements devaient s´┐Żencha´┐Żner, sinon je serais tomb´┐Ż dans le pi´┐Żge de raconter l´┐Żennui et la lassitude en ennuyant et en lassant le lecteur. Toute la difficult´┐Ż de l´┐Żentreprise se trouvait l´┐Ż : comment cr´┐Żer un climat d´┐Żattente sans emmerder le lecteur.

C´┐Żest quelque chose que vous craignez-vous m´┐Żme, l´┐Żennui ?

Enorm´┐Żment. Je m´┐Żennuie tout le temps ou presque, sauf quand j´┐Ż´┐Żcris. Lorsque j´┐Ż´┐Żcris, je m´┐Żimmerge totalement dans un monde o´┐Ż il est impossible de subir le temps. Le roman est l´┐Żexutoire de tous les possibles, alors que la vie n´┐Żest que frustration permanente´┐Ż

Qu´┐Żest-ce qui vous est le plus difficile ´┐Ż supporter, hormis l´┐Żennui ?

Tout ! Seulement on se fait ´┐Ż tout aussi´┐Ż Tant qu´┐Żon a un ´┐Żchappatoire, la possibilit´┐Ż de cr´┐Żer, alors on est pas encore perdu´┐Ż

Propos recueillis par J. L. N.


 
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