#112 - Du 14 octobre au 05 novembre 2008

Actu Entretiens Zoom Portraits Extraits

  Interalli´┐Żs J - 4  
  Le D´┐Żcembre pour Zone  
  Cusset , Goncourt des lyc´┐Żens  
  Renaudot pour Mon´┐Żnembo  
  Goncourt pour Rahimi, la P.O.L position  
  Le Flore pour Garcia  
  Mort de l'´┐Żcrivain am´┐Żricain Michael Crichton  
  Femina et Medicis: c´┐Żt´┐Ż ´┐Żtrangers  
  Melnitz et Vollmann meilleurs ´┐Żtrangers  
  Blas de Robl´┐Żs M´┐Żdicis´┐Ż  

inscription
d´┐Żsinscription
 
Entretien avec Shan Sa


Parlez-moi de la gen´┐Żse de La Joueuse de go´┐Ż Un rapport avec Le Ma´┐Żtre de go, de Kawabata ?



J´┐Żaime beaucoup le roman de Kawabata mais je ne pense pas qu´┐Żil ait jou´┐Ż un r´┐Żle dans l´┐Ż´┐Żcriture de La Joueuse de go. En fait, j´┐Żai ´┐Żcrit un livre avant celui-l´┐Ż et je l´┐Żai d´┐Żtruit. Il y a donc une partie qui manque ´┐Ż ce roman, une partie qui n´┐Ża rien ´┐Ż voir´┐Ż Et c´┐Żest ce livre invisible qui a d´┐Żclench´┐Ż l´┐Żautre. Tous mes romans sont n´┐Żs ainsi. Pour mon premier roman, par exemple, j´┐Żen ai ´┐Żcrit trois auparavant qui n´┐Żont pas abouti. J´┐Żai besoin de construire un corps pour enfanter une id´┐Że´┐Ż

Pour en revenir ´┐Ż celui qui a pr´┐Żc´┐Żd´┐Ż La Joueuse de go, j´┐Żai compris au printemps de l´┐Żan 2000 que j´┐Ż´┐Żtais dans une impasse apr´┐Żs une centaine de pages. J´┐Ż´┐Żtais tr´┐Żs angoiss´┐Że, le livre n´┐Żarrivait pas ´┐Ż se d´┐Żtruire pour faire rena´┐Żtre quelque chose d´┐Żautre et je suis partie ´┐Ż Venise, toujours tourment´┐Że, vivant ´┐Ż peine. Et une nuit, j´┐Żai fait un r´┐Żve, et dans ce r´┐Żve, j´┐Żai vu un roman. Et lorsque je me suis r´┐Żveill´┐Że, tout a recommenc´┐Ż.



Vous ´┐Żvoquez une filiation entre La Joueuse de go et Porte de la Paix c´┐Żleste. Outre une gen´┐Żse semblable, ils ont ´┐Żgalement en commun des th´┐Żmes et une structure´┐Ż



Ces deux livres sont n´┐Żs de la m´┐Żme hantise mais celui-ci est tr´┐Żs particulier car j´┐Żai voulu ´┐Żcrire sur la Mandchourie, qui est le pays de mes grands-parents. J´┐Żai ´┐Żgalement voulu parler de leur vie. Mon grand-p´┐Żre est d´┐Żorigine mandchoue et ´┐Ż l´┐Ż´┐Żge de vingt ans, il s´┐Żest r´┐Żvolt´┐Ż contre sa famille, contre sa femme qu´┐Żil avait ´┐Żt´┐Ż forc´┐Ż d´┐Ż´┐Żpouser, contre l´┐Żinvasion japonaise de la Mandchourie. Il s´┐Żest enfui ´┐Ż P´┐Żkin o´┐Ż il a fait une ´┐Żcole d´┐Żespionnage communiste et a rencontr´┐Ż ma grand-m´┐Żre qui, ´┐Ż son tour, a quitt´┐Ż sa famille originaire de Hong-Kong pour s´┐Żengager dans la R´┐Żsistance. Tous les deux se sont aim´┐Żs, ils ont fait la guerre´┐Ż



Et vous avez ´┐Żcrit votre livre en hommage ´┐Ż eux ?



Disons plut´┐Żt en hommage ´┐Ż toute cette g´┐Żn´┐Żration qui s´┐Żest r´┐Żvolt´┐Że contre les Japonais et a voulu d´┐Żfendre la Chine, mais aussi la Mandchourie, qui est un peu le pays de mes r´┐Żves. J´┐Ży allais pendant les vacances d´┐Ż´┐Żt´┐Ż mais j´┐Ży ai aussi v´┐Żcu deux ans, chez mes grands-parents. C´┐Żest un tr´┐Żs beau pays de neige, de for´┐Żts infinies, de grands fleuves, de gibier´┐Ż Les hommes et les femmes sont tr´┐Żs beaux, ´┐Żlanc´┐Żs, minces, les yeux tr´┐Żs brid´┐Żs´┐Ż C´┐Żest un pays de magie, et de nature tr´┐Żs violente.



De fait, il y a un grand contraste entre la relation silencieuse de l´┐Żofficier et de la joueuse et ce fond de troubles nationaux, d´┐Żex´┐Żcutions´┐Ż



C´┐Ż´┐Żtait important car cela refl´┐Żte la nature de la Mandchourie, que je voulais d´┐Żcrire sans m´┐Żappesantir, afin de faire comprendre l´┐Ż´┐Żme de ce pays. Je voulais ´┐Żgalement ´┐Żclairer cette p´┐Żriode tr´┐Żs particuli´┐Żre de la Chine, qui est une courte p´┐Żriode de plaisir et de douleur, une p´┐Żriode de transition de l´┐Ż´┐Żge f´┐Żodal ´┐Ż la modernit´┐Ż. On croise des aristocrates encore coiff´┐Żes de nacre, des prostitu´┐Żes habill´┐Żes comme autrefois, mais aussi des femmes habill´┐Żes ´┐Ż l´┐Żeurop´┐Żenne qui vont danser. On entend ´┐Ż la fois l´┐ŻOp´┐Żra traditionnel et les symphonies. J´┐Żaime beaucoup ´┐Ż l´┐Ż´┐Żtranger ´┐Ż de cette ´┐Żpoque, sa d´┐Żcadence et sa r´┐Żvolte.



Et pensez-vous que l´┐Żentre-deux culturels dont vous ´┐Żtes issue (vous ´┐Żtes d´┐Żorigine chinoise, vous parlez chinois et ´┐Żcrivez en fran´┐Żais) trouve un ´┐Żcho dans ce livre ?



Ecrire en fran´┐Żais c´┐Ż´┐Żtait pour moi la meilleure fa´┐Żon de faire le pont entre la Chine et la France. Parce que dans ces moments-l´┐Ż, les codes tombent. J´┐Żessaie de ne pas faire de roman exotique, de guide de la Chine. Ecrire directement en fran´┐Żais a cet avantage : on ´┐Żcrit un vrai roman. Les lecteurs voyagent dans un univers qui leur est totalement inconnu mais avec la facilit´┐Ż de la langue. Et j´┐Żesp´┐Żre que cette langue fran´┐Żaise est ´┐Żcrite de telle mani´┐Żre qu´┐Ż´┐Ż travers elle, on aper´┐Żoit ce qu´┐Żest la langue chinoise. C´┐Żest peut-´┐Żtre l´┐Ż ce qui fait le style de tous mes livres.



Il s´┐Żagirait de romans du m´┐Żtissage, de la rencontre de deux langues et mentalit´┐Żs ?



Je n´┐Żaime pas tellement le mots ´┐Ż m´┐Żtissage ´┐Ż ou ´┐Ż rencontre ´┐Ż. Cela sous-entend une opposition, deux ´┐Żtres en un, alors qu´┐Żil s´┐Żagit de superposition. Cela se fait de mani´┐Żre verticale, non horizontale. Je crois que c´┐Żest la meilleure fa´┐Żon de p´┐Żn´┐Żtrer une civilisation. On ne peut pas la rencontrer mais on peut la traverser, l´┐Żappr´┐Żhender sur un niveau plus po´┐Żtique que le m´┐Żtissage, qui est quelque chose de physique.



Est-ce le sens que vous donnez ´┐Ż la partie qui se joue entre le Japonais et la Chinoise ?



Sur la Place des mille vents, le langage est banni et on n´┐Żentend que le claquement des pions´┐Ż J´┐Żai ´┐Żcrit des phrases semblables dans mes autres romans. Dans mon premier roman, Porte de la Paix c´┐Żleste, une ´┐Żtudiante chinoise rencontre un adolescent muet. C´┐Żest un de mes th´┐Żmes favoris : la rencontre de la parole et du silence. L´┐Żid´┐Że qu´┐Żau-del´┐Ż de l´┐Ż´┐Żchange grammatical et intellectuel, car qui dit langage dit intellectualisme, il y a la sph´┐Żre du po´┐Żtique et de l´┐Żintuition, de l´┐Żappr´┐Żhension, qui est l´┐Żamour.



La litt´┐Żrature chinoise et la litt´┐Żrature japonaise ont ´┐Żt´┐Ż pour vous une source d´┐Żinspiration ?



Je suis tr´┐Żs ancr´┐Że dans ma litt´┐Żrature. Quand j´┐Żavais seize ans, je lisais uniquement les grands classiques chinois, je ne m´┐Żint´┐Żressais pas aux romans contemporains et je m´┐Żenivrais d´┐Żune Antiquit´┐Ż qui a disparu. Mais j´┐Żai retrouv´┐Ż l´┐Żautre c´┐Żt´┐Ż du miroir, le contemporain, dans la litt´┐Żrature japonaise. Et c´┐Żest pourquoi j´┐Żai pu faire ce livre. Je ne peux pas dire que j´┐Żai tout lu dans la litt´┐Żrature japonaise, mais j´┐Żen suis tr´┐Żs impr´┐Żgn´┐Że. C´┐Ż´┐Żtait un voyage merveilleux, vertical, comme je vous le disais. J´┐Żai commenc´┐Ż par les contemporains il y a quelques ann´┐Żes, Kawabata, Tanizaki, Mishima et d´┐Ż´┐Żpoque en ´┐Żpoque je vais vers les heures les plus recul´┐Żes du Japon. Je suis fascin´┐Że par cette litt´┐Żrature qui est tr´┐Żs compl´┐Żmentaire de la litt´┐Żrature chinoise.



Parlez-moi de ce que repr´┐Żsente le jeu de go en lui-m´┐Żme´┐Ż



Ce qui me fascine dans le roman, c´┐Żest une architecture. Il y a toujours un jeu. Et le jeu de go est ce jeu sublime, absolu, de strat´┐Żgie, d´┐Żencerclement, de vie et de mort. C´┐Żest pourquoi j´┐Żai choisi le jeu de go, qui correspond ´┐Ż mon penchant pour l´┐Żinfini architectural de notre monde mental mais aussi parce que, et j´┐Żen reviens ´┐Ż ce que je disais tout ´┐Ż l´┐Żheure, c´┐Żest un jeu o´┐Ż le langage est banni, un jeu o´┐Ż enfin deux jeunesses de nationalit´┐Ż diff´┐Żrente, de langue diff´┐Żrente, d´┐Żid´┐Żologies diff´┐Żrentes, peuvent enfin se rejoindre.



On retrouve beaucoup le th´┐Żme de l´┐Żinitiation d´┐Żun roman ´┐Ż l´┐Żautre, amoureuse, sentimentale, existentielle´┐Ż Est-ce que l´┐Żautre est une r´┐Żponse ´┐Ż la qu´┐Żte de sens qui d´┐Żvore vos personnages ?



Je crois qu´┐Żil n´┐Ży a pas encore de r´┐Żponse´┐Ż Mais j´┐Żesp´┐Żre pouvoir la donner dans mon prochain livre. L´┐Żinitiation est la vie, en fait, et je suis mes personnages qui ont soif d´┐Ż´┐Żtre initi´┐Żs, qui ont soif de lumi´┐Żre et cherchent la pl´┐Żnitude, une fa´┐Żon d´┐Ż´┐Żtre totalement dans la vie et d´┐Żembrasser la douleur, d´┐Ż´┐Żtre heureux mais aussi souffrants. C´┐Żest une initiation qui correspond ´┐Ż mon apprentissage de la vie.



Cela fait penser au po´┐Żme d´┐ŻIssa, ´┐Ż En ce monde nous marchons sur le toit de l´┐Żenfer et regardons les fleurs. ´┐Ż



J´┐Żai employ´┐Ż ce po´┐Żme pour mon officier, qui est un homme beaucoup plus simple que la joueuse, qui est une femme tr´┐Żs c´┐Żr´┐Żbrale. Elle, elle cherche une v´┐Żritable initiation, elle veut par tous les moyens devenir ´┐Ż une femme. Tandis que l´┐Żofficier n´┐Ża pas eu d´┐Żenfance. D´┐Żs la naissance il est dans le combat, dans l´┐Żenfer, il a vu la mort sur les champs de bataille, il a vu ses amis partir, assassiner, ´┐Żgorger, fusiller. Donc pour lui la vie est un enfer. Et ces fleurs sont ces moments d´┐Żaspiration ´┐Ż l´┐Żamour qu´┐Żil n´┐Żobtient ni avec la geisha, ni avec la joueuse. C´┐Żest cette fa´┐Żon tr´┐Żs japonaise d´┐Ż´┐Żtre dans la vie, tr´┐Żs pessimiste : se dire que nous sommes d´┐Żj´┐Ż en enfer.



Est-ce votre vision de l´┐Żexistence ?



Je pense diff´┐Żremment. Je pense qu´┐Żil y a de l´┐Żenfer dans les fleurs et des fleurs dans l´┐Żenfer, si vous voulez. Et je pense comme la joueuse que la vie est une initiation, o´┐Ż on commence tr´┐Żs bas, dans l´┐Żignorance, pour aller vers la connaissance, et m´┐Żme si cette connaissance peut nuire, blesser, on va son chemin avec beaucoup de courage, sans remords. On apprend ´┐Ż ´┐Żtre enceinte, en fait. L´┐Żenfant est ici tr´┐Żs symbolique, c´┐Żest la vie, on doit assumer la vie, notre connaissance de la vie, avancer sans retour.



Vers un prochain livre ?



Oui, et j´┐Żesp´┐Żre que celui-l´┐Ż ne va pas mourir comme d´┐Żautres... Je me sens pr´┐Żte pour ce grand roman d´┐Żinitiation. A travers la voix d´┐Żune femme qui a v´┐Żcu au huiti´┐Żme si´┐Żcle en Chine, qui a commenc´┐Ż dans le palais imp´┐Żrial comme servante, concubine parmi trois mille autres et qui est devenue imp´┐Żratrice ´┐Ż 29 ans avant de prendre la place de l´┐ŻEmpereur ´┐Ż l´┐Ż´┐Żge de 50 ans. Nous sommes tous ses descendants : ses enfants et petits-enfants ont ´┐Żt´┐Ż empereurs et c´┐Żest elle qui a conduit la Chine vers l´┐Żapog´┐Że de sa civilisation. C´┐Żest une femme fondatrice de la Chine et sa vie a ´┐Żt´┐Ż une longue initiation. Elle a cherch´┐Ż ´┐Ż s´┐Ż´┐Żlever au-dessus de la masse, de l´┐Żanonymat, au plus pr´┐Żs des cieux. C´┐Żest un apprentissage de la culture, de la trahison, de la politique, et de la mort. Apprendre ´┐Ż mourir est un des grands th´┐Żmes de ce livre ´┐Ż venir.

Propos recueillis par Emma Le Clair


 
Tristan Garcia
Thomas Pynchon
Jean-Marc Roberts
Richard Powers
Enrique Vila-Matas
William Gibson
Lise Beninc´┐Ż
Julien Blanc-Gras
Bernard Soubiraa
Claro
  ARCHIVES
 
contact | © 2000-2008  Zone littéraire |