L’apprentissage, oui mais…
L’autre jardin, c’est le nom d’un lopin de terre fleuri entretenu avec amour par le père du narrateur, de l’autre côté de la maison familiale. Dans sa petite ville, le garçon âgé de 13 ans passe du temps avec l’extravagante Dodo, sexagénaire célibataire et délicieusement surannée, avec qui il découvre le cinéma. Elle lui présente un jour la fille aînée de ses voisins et amis, Kay Desmarets, étrange jeune femme bien plus âgée, timide et renfermée. Tous deux se lient cependant d’une étrange amitié et notre jeune homme de devenir le récitant des frasques de Kay pendant une dizaine d’années, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
D’amour, il ne sera jamais question. Pourtant, la fascination avec laquelle le narrateur observe Kay ne le rend pas si improbable. Pas de Julien Sorel à l’horizon cependant. Celui qui a la parole regarde, raconte, commente les faits et gestes de cette femme fantasque avec une objectivité respectueuse. Le flegme britannique ? Peut-être. Bien sûr le jeune homme apprécie profondément Kay, s’inquiète de ses relations très conflictuelles avec ses parents, découvre son idolâtrie pour son frère, Sandy, un jockey talentueux reconverti en acteur de second rang. Mais de lui, de ses pensées profondes, il ne livrera presque rien.
Lantana
Et pourtant, il est évident qu’apprentissage il y a. L’enfant grandit, devient un jeune étudiant qui s’engage ensuite dans l’armée, semble atteindre une certaine maturité propre à ceux qui ont vécu. Mais la psychologie inévitablement liée à ce passage fondateur demeure quasiment invisible ; elle se laisse deviner plus qu’elle ne s’écrit en toutes lettres. Pour le plus grand plaisir du lecteur qui, séduit par la délicatesse de cette plume anglaise semblant sortie d’un autre temps, n’y voit que du feu. De fait, on lit sans effort ce récit d’un existence vue par une autre. Avec lui, on glisse dans sa narration si calme et si classique, portée par un style élégant, parfaitement maîtrisé, qui laisse peu de place au lyrisme. La violence n’est pas absente, mais elle se confond presque avec le ton détaché qui la décrit. À l’image de cette phrase finale qui sonne comme un testament : « Dans l’autre jardin, toutefois, en souvenir d’elle, je fis le serment sincère de fuir jusqu’à ma mort la poursuite des succès terrestres et d’éviter les détenteurs de pouvoir et d’influence, choisissant mes amis parmi ceux qui, innocemment, manquaient d’ambition. C’est une promesse que je n’ai pas toujours tenue ».
Comme l’eau limpide d’un lac cache parfois de mortels tourbillons, L’Autre Jardin est un roman trompeur : ce n’est qu’en le refermant qu’on réalise l’empreinte qu’il a laissée.
L’Autre Jardin
Francis Wyndham
Christian Bourgois éditeur
Traduit de l’anglais par Anne Damour
140 p.
14 €

Étonnant roman que L’Autre Jardin de