Lilyane Beauquel
Lilyane Beauquel (c) Nicolas Wintrebert

Les Rencontres de Zone : Des silences et des hommes

Portraits

Lyliane Beauquel entre en littérature avec un premier roman sur la première guerre mondiale. Pas un roman de plus mais une exploration poétique de la violence imposée par le combat à ceux qui sont au front autant qu’à ceux qui les attendent, dans l’ignorance et la crainte. Une expérience directement tirée de la terre lorraine qu’elle habite et dont la mémoire imprègne son quotidien. Elle revient avec nous sur ses choix, ses sensibilités, son attachement aux mots…

Quel a été votre parcours avant la publication de ce premier roman?

J'ai écrit très jeune une nouvelle qui a failli être publiée chez Belfond, il fallait le transformer en roman et je crois ne pas être douée par le roman traditionnel. J'étais plutôt tentée par la nouvelle et la poésie. Du coup, j'ai fait ma vie, je suis devenue enseignante, eu des enfants et chaque année, j'ai mis en place un projet classe/artiste: vidéo, photo, poésie. Ça a canalisé mon envie de créer, d'une façon très participative. J'ai capitalisé tout ça et finalement suis passée à l'acte avec ce premier roman.

Y a-t-il eu un déclic  pour l'écriture d'Avant le silence des forêts ?

Un dimanche de printemps, je me suis arrêtée par hasard dans un cimetière allemand situé dans un village à l'opposé d'un cimetière américain connu. J'ignore pourquoi j'y suis rentrée. En face du cimetière, un endroit paradoxalement beau, il y a des tombes de 70 comportant des inscriptions bouleversantes, moitié en français moitié en allemand: « Ci-gît accablé de fatigue de guerre » ou alors « Plus de vie plus d'ennemi ». Ce mélange m'a fait prendre conscience qu'effectivement très vite, dans ces guerres d'enlisement, qu'on soit Allemand ou Français, cela voulait dire la même chose. Surtout quand on était ni officier ni politique. Cela m'a permis d'assumer le paradoxe d'écrire du côté allemand tout en étant Française, voire Lorraine, autour de cette question : « Qu'est-ce c'est qu'être dans une guerre quand on est jeune? »

Justement, il y a ces quatre jeunes gens, amis depuis l'enfance, aux caractères différents mais à l'innocence commune qui est soudain brisée : je pense notamment à ce moment où le narrateur Simon dit « Je ne crois plus en la seconde qui vient », symbole pour moi de cette perte de l'espoir propre à la jeunesse. C'est ce que vous avez voulu raconter ?

Ce n'est pas tant la perte de l'innocence que la guerre, incarnation absolue du destin qu'on ne choisit pas : est-ce qu'on peut rester soi dans une tragédie ? Dans le livre, il y a bien sûr les premiers affrontements, mais après, le combat reste relativement l'ombre : les personnages continuent-ils à « faire le boulot » ou sont-ils dans l'évitement ? Il y a d'autres soldats plus violents qui y croient, les officiers qui se disent qu'il faut continuer pour que ça puisse finir. Eux qui ne sont pas tout ça, qui n'ont pas la possibilité de partir, se battent-ils quand même ? Le font-ils a minima par amitié car dans ces cas-là, si on ne se bat pas, ce sont les copains qui tombent ? L'intérêt du livre, la façon même dont il est écrit n'est-ce pas tout simplement Simon cherchant les mots qu'il peut mettre là-dessus ?

L'écriture n'est pas supposée être la mienne mais celle d'un soldat dont les mots souhaitent repartir chez lui, soit par l'écriture, soit par le souvenir. Mais en même temps, il s'agissait de saisir des fragments de beauté, d'amitié, et l'exprimer par une langue qui dit et cache à la fois.

C'est le cœur de votre démarche ?

Ce n'est pas juste imaginer quelqu'un qui serait un poète et qui ne verrait que ce qu'il a envie de voir. Est-ce qu'écrire avec tant de poésie, s'emballer de la vie pour la moindre survivance d'un brin d'herbe est vraiment l'essentiel ? Cette poésie-là, dernière façon de se raccrocher la vie n'est-elle pas aussi un beau mensonge sur le fait que face à la guerre, on ne peut pas la faire par inadvertance, ni s'en extraire ? Le livre dit un peu cette interrogation tragique, on n'est pas tout ce que les mots disent, on ne ressent pas exactement ce qu'ils expriment.

 Vous faites beaucoup allusion à ceux, mais surtout à celles, qui sont restés au pays. Anke bien sûr, l'amoureuse enceinte de Simon, mais aussi les mères et les grands-mères dont vous évoquez le rôle désormais vide de sens. Toutes ces femmes se définissent par leur absence...

Je pense que quand autour de soi les fils, les époux, les frères s'en vont, le fait même d'être une femme devient une drôle de chose. Le rapport à son rôle de mère, sœur, épouse, devient complètement redistribué : on peut être dans cette espèce de nostalgie de cette vie finalement enlevée où on ne peut plus être celle qui partage, console, câline, celle avec qui on bâtissait un existence ; on peut aussi tenter de communiquer autour de quelque chose qu'on ignore, de l'ordre de la monstruosité, de l'incommunicable. Qu'est-ce qui va rester aux femmes ? L'une d'elles traîne dans les cafés pour écouter les survivants en tentant d'imaginer ce que son fils a vécu. Or, on sait que beaucoup de ceux qui sont rentrés n'ont rien dit, surtout pas à leurs femmes. La main qui a tué c'est celle qui va prendre un sein, une joue, donner une caresse ou un bonbon à un enfant : réconcilier l'humanité dans ce qu'elle a de radical devient alors un pari complètement fou.

C'est l'idée qu'on ait mis au monde un fils et que ce dernier, pour on ne sait quelle raison, soit parti,. C'était encore plus perturbant pour une femme qui ne doit pas se battre mais qui a juste envoyé un fils là où elle ne le voulait pas.  Qu'il revienne ou pas, on se demande si on pourra renouer avec la vie qu'on a eue.

 Vous faites beaucoup d'allusions au ciel qui surplombe la barbarie. On a l'impression que c'est le seul interlocuteur possible car les quatre amis, malgré leur inquiétude les uns pour les autres, semblent assez vite s'éloigner. Cela pose la question de savoir vers qui/quoi se tourner quand on ne peut plus parler à aucun proche...

Il me semble que dans un dédale de tranchée, face à l'enfermement du destin par rapport au fait de se battre et de tuer, le paysage est pillé, les Français ou les Anglais ne sont pas loin, on se demande finalement ce qu'on peut regarder. Les soldats sont comme des insomniaques, ils n'ont pas le repos du sommeil mais, en même temps, ils ne se lèvent pour vaquer à leurs occupations, comme chez eux. Regarder le ciel est comme le lieu d'états d'âme, de réflexion. Tout homme plongé dans cette situation avait forcément des interrogations philosophiques sur lui-même, sur ce qu'il souhaitait, et pas simplement le désir de rentrer et de retrouver son quotidien : « Ne suis-je pas complètement nié ? ». Dans ces circonstances, on ne sait pas alors si le ciel est en expansion autour de leur tête ou s'il est un plafond. Ils tournent en rond par rapport à ça.

Il y a cette scène du violon à la fin qui sonne comme l'acmé de la tension dramatique. Vous l'aviez déjà au début de l'écriture ?

J'ai failli l'enlever, c'est un correcteur à qui j'avais parlé du violon qui m'a poussée à l'écrire. Je la trouvais trop emblématique, trop morceau de bravoure. Mais en même temps, elle permettait à ces soldats non gradés, qu'ils soient Français ou Allemands, dans ce fameux ciel vide, de communier autour de l'idée que cette guerre-là n'est pas la nôtre. Si on y est, c'est qu'on nous y a poussés et qu'on ne partage aucune des raisons avancées pour s'y engager. C'est par la musique que cette jonction se fait, une façon de se donner l'autorisation de se dire : "on peut peut-être avoir cette innocence là". Une façon de se sauver d'une certaine condamnation.

Autre particularité, d'où vient l'idée de l'âne qui accompagne le régiment ? Son rôle n'est pas anodin : on sent bien qu'une fois lui disparu, tout le monde peut disparaître.

C'est l'archétype de la bonhomie, de la naïveté, celui qui les regarde sans les juger. Il ne peut être que foncièrement bon. Il porte certes la cantine, mais on sent que s'il lui arrive quelque chose, c'est presque pire que pour un homme.

Pour finir, pouvez-vous nous dire si ce roman sera une expérience unique ?

J'ai deux livres en projet, dont un bien avancé. C'est l'exploration mentale d'un jeune homme confronté à un moment très dur. J'étais d'abord dans le sujet, l'écriture est venue ensuite, du coup, je me pose la question du style.

Effectivement, votre style ici est particulier, dans le fragment, l'éclat...

Oui, je ne voudrais justement pas m'enfermer là-dedans. Dans mon premier roman, j'étais d'abord dans une forme de chaos avec une matière qui s'accumulait. Puis je me suis posée la question de l'accessibilité au lecteur et c'est alors que me sont venus les mots en tête de chaque fragment de texte, comme des jalons auxquels se raccrocher. Ce sera donc peut-être aussi le cas du prochain. À vrai dire, après le premier ouvrage, j'ai vraiment cru que je serai l'auteur d'un seul roman et j'ai conclu que ce ne serait pas un drame. 

 

Avant le silence des forêts

Lilyane Beauquel

Gallimard

300 p.- 19,50 €

 

 

 

 

Last modified onsamedi, 07 janvier 2012 17:31 Read 4776 times