Judith Mayer
Judith Mayer (c) Nicolas Wintrebert

Les Rencontres de Zone : Quel est le mobile de l'auteur ?

Portraits

Après avoir passé quelques années en Turquie entre Izmir et Istanbul, puis regagné Paris pour mieux repartir vers les rives de la Méditerranée en s'installant à Marseille, l'ancienne chroniqueuse littéraire pour France Culture, aujourd'hui enseignante à l'université Paris XIII-Villetaneuse, signe avec Un mobile son premier roman. Rencontre avec une jeune auteur délicieusement intelligente.

Un mobile est votre premier roman. Qu'est-ce que cela représente pour vous ? Comment s'est passée sa publication ?

Ce premier roman est un projet que j'avais depuis longtemps et qui, en même temps, m'a toujours paru un peu inaccessible. La maturation en a été longue, mais quand je m'y suis vraiment mise, cela a finalement été plus rapide que je ne le pensais. C'est évidemment très différent des autres activités que l'on peut mener et qui engagent moins l'intime. Le simple fait de finir d'écrire un roman et de le voir publier est quelque chose d'extrêmement satisfaisant. Je l'ai fini il y a environ un an et l'ai alors envoyé à Chloé Delaume (ndlr : qui dirige la collection « Extractions » chez Joca Seria) en février ; elle m'a rapidement répondu qu'elle voulait le publier pour la rentrée littéraire de 2011. Une fois le roman publié, commence une période étrange : on est curieux, on attend les réactions. Et c'est aujourd'hui que cela me procure le plus de plaisir. Car les retours de mes amis ont été très généreux et cela ouvre une nouvelle dimension dans nos rapports. Ces retours sont très émouvants car ils m'ont appris des choses sur moi alors que je m'attendais plutôt à des remarques techniques. Certains m'ont bien dit « tu aurais pu développer tel ou tel passage », etc., mais cela a également engendré des conversations plus personnelles. Surtout, le désir d'écrire se trouve aujourd'hui en partie assouvi. Je perçois cela comme une étape de maturité personnelle.

Pourquoi avoir choisi ce titre, Un mobile? Vouliez-vous jouer avec la polysémie du mot ?

La question du mobile, je l'ai tout de suite appliquée à une réflexion autour du récit. C'est un thème, un motif qui me fascine. Au sens propre, le mobile est ce qui bouge. Au sens figuré, il est la raison, quelque chose d'abstrait, et donc d'une certaine façon, de statique. C'est assez riche, cela offre pas mal de pistes à la création car, dans le sens de mobile qui bouge, cela peut également faire référence à l'installation artistique. Dans ce roman, j'en ai fait quelque chose d'un peu intellectuel, conceptuel, mais qui ouvre finalement les portes de l'imagination et de la création.

Dans la première définition que vous donnez du « mobile » dans le roman, vous évoquez la « mauvaise foi » du statut du personnage. Que voulez-vous dire par là ? Qu'un auteur est forcément de mauvaise foi lorsqu'il écrit ?

Un personnage est une représentation à laquelle on fait semblant de croire. C'est même plus fort que cela. On suspend son incrédulité quand on lit de la fiction. On est pris par celle-ci. Le personnage ne peut exister que si on lui prête un « mobile », un destin ou un accomplissement possible. Si on réduit le personnage à des descriptions, ça ne marche plus. Il a besoin d'avoir un désir et des intentions. Ce n'est qu'à partir de là que l'on peut avoir une histoire. Et c'est en ce sens que je pense qu'il y a de la mauvaise foi dans la construction d'un personnage.

Pourquoi avoir choisi de construire votre premier roman comme un blog ?

L'idée du blog m'est finalement venue après le reste. J'ai d'abord eu l'idée des personnages qui étaient déjà organisés par fichier dans mon ordinateur. Et je ne savais pas trop comment les mettre en relation. Puis, j'ai commencé à lire des blogs littéraires en 2006, 2007 et j'ai aimé cette dimension tournée vers le réel. Tous ces blogs sont un peu comme des bouteilles à la mer. J'ai été fascinée par ce nouveau mode de communication. Et cela me permettait de donner une cohérence à ces voix, de construire simultanément des discours différents, des univers parallèles. Internet offrait également une unité de lieu. Mais pour être honnête, je n'avais pas réellement réfléchi à la forme du blog avant cela. Il se trouve simplement que je n'arrivais pas à inscrire les trajectoires de mes personnages dans une forme plus classique qui aurait été beaucoup plus contraignante. Je suis par ailleurs convaincue que l'écriture en ligne est déjà en train de modifier le rapport que nous avons à l'écriture, à la lecture et au récit. Je pense qu'aujourd'hui, nous avons une vision plus arborescente des choses.

Vous faites communiquer vos personnages par e-mail. Y avez-vous trouvé une façon contemporaine de renouer avec le modèle épistolaire tout en jouant, par le biais du blog, avec votre lecteur comme a pu le faire Diderot par exemple ?

J'ai effectivement pensé qu'il y avait là une nouvelle forme épistolaire. Et j'ai bien sûr pensé à Jacques le Fataliste, au travail de Diderot sur la forme. On parlait tout à l'heure de mauvaise foi de l'auteur, c'est évidemment ce que fait Diderot quand il joue avec son lecteur, lorsqu'il décide de lui faire voir les coulisses qu'il met lui-même en scène.

Cela rejoint aussi le thème du hasard en littérature, qui me passionne. Le hasard est impossible en littérature puisque tout est velléité de l'auteur, même s'il finit par se passer des choses qu'il n'avait pas forcément prévues. Cette question du hasard me fascine dans la vie et je me demandais comment on pourrait jouer avec ces codes-là. Mais mon questionnement portait plus sur la question du narrateur que sur la forme épistolaire. Kundera parle du narrateur comme d'un personnage dans son observatoire, haut perché. Il est difficile de réussir quelque chose qui ne soit pas lourdingue. Il m'arrive d'ailleurs de penser aujourd'hui qu'il y a peut-être des choses trop saillantes dans Un mobile, qu'on y voit parfois un peu trop l'exercice. Mais cela dit, je crois qu'on ne peut pas faire l'économie d'une réflexion autour de la posture du narrateur. C'est peut-être une déformation de mes études de lettres...  La question du point de vue est également prépondérante. Il est impossible d'avoir un point de vue totalement neutre, un teste dans lequel il n'y aurait que des dialogues entre personnages. L'épistolaire ne fonctionne bien que pour instaurer une situation de communication.

Comment s'arrange-t-on avec la question de l'intime lorsque l'on est auteur d'un blog comme Léna ?

Avec le blog, on se cache derrière un écran. C'est d'ailleurs ce que dit Léna. Quand elle est derrière son écran, elle est seule. Si on décide de prêter une psychologie à un tel personnage - ce qui est discutable -, ça reflète une envie de leur part de se confier. Je pense d'ailleurs que c'est souvent un point commun entre blogueurs. Comme s'ils ne trouvaient pas une oreille attentive dans la réalité. On peut dire beaucoup de choses sur un blog car l'écran et le texte sont des barrières par rapport au monde. À la fin de son blog, Léna précise qu'elle a modifié une partie des faits et choisi des pseudos. Je me dois d'ailleurs de reconnaître que c'est évidemment également une manière pour moi - auteur - de parler de façon détournée de moi. Au départ, je voulais que Léna écrive dans des petits carnets personnels. Mais le problème du journal intime est qu'il peut se passer de contextualité puisqu'il n'est pas censé être lu. Il ne prend donc pas en compte un lecteur. La forme du blog est parfaite car elle donne des éléments de compréhension de la vie du personnage tout en permettant de garder des zones de mystère. Je ne voulais pas d'une narratrice démiurge. Léna n'est pas la narratrice omnisciente toute-puissante.

Vous mettez en scène vos personnages dans divers milieux : artistique, journalistique, universitaire. Vouliez-vous parodier ces milieux ou vous ont-ils simplement inspirée parce que vous les côtoyez depuis plusieurs années ?

Au moment où j'imaginais ces personnages, je n'avais pas encore fait de radio ni voyagé. Je pense plutôt que ces milieux m'attiraient et que c'est pour cette raison que j'en ai parlé. L'ironie dont je parle dans les milieux d'art contemporain se trouve finalement dans tous les milieux. Je ne voulais pas passer pour une grande naïve. J'ai donc essayé d'insuffler à mes personnages le recul que je n'avais pas forcément. Et j'ai abordé ces milieux comme de grands jeux.  Ce qui est fascinant avec l'écriture, c'est qu'elle permet de tout être puisqu'il suffit de l'imaginer. On peut être danseur, chorégraphe, etc.  J'apporte une dose d'ironie, mais c'est plutôt pour rendre mes personnages vivants. Car, au fond, mettre en scène tous ces milieux est plutôt une porte ouverte vers l'imagination. J'aime bien l'idée que toutes ces expressions se répondent et que la création soit poreuse.

Vous mettez en scène deux figures opposées de ce que peut être l'Écrivain, Izzet Yazar, écrivain turc engagé, en exil, et Martin Sayon, écrivain réactionnaire, professeur d'université. Y a-t-il pour vous une figure idéale de ce que doit être ou représenter un écrivain aujourd'hui ?

En mettant en scène deux figures d'écrivains, c'est effectivement une question que je me suis posée. Je n'ai pas de réponse toute faite. Lorsque l'on prétend être pour un art engagé, la frontière avec un art officiel peut être mince. Il faut s'en méfier et cela n'est évidemment pas mon propos. Mais il me semble de plus en plus clair que le fait de créer est lié à certaines valeurs. Izzet Yazar et Martin Sayon sont bien entendu des figures antagonistes. Martin Sayon est l'écrivain des réponses. Les quatrièmes de couverture de ses livres sont retranscrites dans le roman. Cela signifie bien évidemment que ses livres sont bien achevés, publiés, achetables en librairies, etc.  Alors que le livre d'Izzet Yazar a disparu. À la fin du récit, Léna se retrouve dans un endroit parfaitement rangé dans lequel il y a justement des livres de Martin Sayon. Je n'en avais pas forcément conscience, mais je sais qu'il est cette figure-là, la figure de la réponse, qui paraît moins dangereuse. Il n'y a pas de prise de risque. Izzet Yazar est, quant à lui, la figure de l'écrivain en question. Avec des écueils : il est inadapté. C'est un personnage, pas seulement une figure. C'est un écrivain turc en exil. J'ai essayé d'imaginer ce que pourrait être son univers romanesque. Il est l'écrivain des ruelles interlopes. Certains passages du roman, ceux avec Memet par exemple, pourraient sortir tout droit d'un roman d'Izzet Yazar. J'aime beaucoup l'univers de ces vies, un peu banales, de l'écriture de cette contemplation. En choisissant un écrivain turc, je pouvais évidemment parler plus librement de la société à travers cet écran et aborder de façon détournée des questions politiques. Mais l'engagement politique d'un auteur n'est évidemment pas le gage de son talent. L'histoire de la littérature française est chargée de ce mythe, surtout depuis les années 1960-1970. Bien sûr, aujourd'hui, il y a beaucoup d'auteurs qui ne sont pas engagés. « L'art pour l'art », une littérature plus intime. Je pense qu'en France, il y a eu beaucoup de désillusions, une chute des grandes causes. C'est peut-être lié à la chute des régimes communistes. Pas mal d'écrivains ont pris fait et cause pour le communisme et en sont sortis complètement désabusés. Cependant, je pense que l'écrivain doit quand même rester la chambre d'écho de ce qui se passe dans la société.

 

Un mobile

Judith Mayer

Éditions Joca Seria - collection « Extraction »

21 € - 279 p.

 

 

 

 

 

 

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Last modified onsamedi, 07 janvier 2012 17:33 Read 4354 times