Vincent Almendros
Vincent Almendros (c) Nicolas Wintrebert

Les Rencontres de Zone : Sa lettre à Lise

Portraits

Ma chère Lise est le premier roman de Vincent Almendros à être édité... et l'histoire de sa publication est elle-même romanesque.

Une fois le manuscrit achevé, Vincent Almendros a sélectionné avec soin quelques maisons d'édition. Après quelques retours positifs mais non concluants, quelques refus pour cause de programme littéraire déjà bouclé pour les deux années à venir, il s'est mis à douter de la valeur de son projet et eu besoin de le confronter à un regard professionnel. Lecteur de longue date de Jean-Philippe Toussaint - de ses romans et de ses textes théoriques - il décide sur un coup de tête de lui envoyer son texte par e-mail. Non plus dans l'idée de le publier mais simplement pour avoir un retour de lecture, savoir s'il est pertinent de continuer à s'y attacher ou s'il fait fausse route... La direction n'était visiblement pas si mauvaise puisqu'une réponse, plus qu'enthousiaste, est arrivée en moins de trois heures. De la part de Jean-Philippe Toussaint lui-même qui, l'ayant lu et aimé, lui proposait de soumettre son texte à Irène Lindon, la directrice des éditions de Minuit. Dernière étape - et pas la moindre - qu'il a également franchie avec succès.

Presque un conte de fées tant cette maison qui l'a toujours accompagné, dans ses études avec les textes du Nouveau roman et de la théorie littéraire, et en tant que simple lecteur, lui semblait être « l'inaccessible étoile ». Pourtant, après quelques mois de relecture attentive, de travail éditorial minutieux, le voici aujourd'hui publié sous la bannière Minuit, inaugurant leur rentrée littéraire de septembre 2011. Mais de quoi est-il question dans Ma chère Lise ? Cette relation étrange entre une lycéenne de quinze ans, et celui, de près de dix ans son aîné, censé lui dispenser des cours de français, serait-elle une banale histoire d'amour un peu sulfureuse ? Vincent Almendros revient avec nous sur son écriture et livre quelques pistes de lecture.

 

Si votre premier roman est résolument contemporain, on ne peut s'empêcher, en le lisant de penser à certains textes qui ont marqué l'histoire littéraire, tels que Héloïse et Abélard ou Lolita de Nabokov. Recherchiez-vous cette filiation? Ces références vous ont-elles guidées ?

Sur ce thème de la transgression par l'âge, j'ai beaucoup plus pensé à Héloïse et Abélard. Mais il y avait bien aussi au départ une volonté de se positionner un peu par rapport à Lolita, que j'ai relu car je savais que j'abordais un sujet proche. J'avais entendu un journaliste dire que si Nabokov avait écrit son texte aujourd'hui, aucun éditeur n'aurait osé le publier du fait du tournant un peu réactionnaire pris par notre société. Je pense que c'est faux mais j'avais trouvé ça terrible. À l'origine du projet, il y avait donc une forme de transgression, celle de braver cet interdit. En écrivant, cependant, je me suis rendu compte que je n'avais pas du tout envie de travailler sur cette transgression, qu'il y avait autre chose qui m'animait. J'avais par exemple pensé abaisser l'âge de Lise, autour de 13 ans, mais je me suis aperçu que ce n'était pas souhaitable. À partir du moment où les parents acceptent tout à fait cette relation - ce qui est d'ailleurs peut-être la vraie transgression - cela n'avait pas de sens. D'autant plus que le narrateur n'est pas si âgé, ce n'est pas Humbert Humbert. Je ne voulais pas donner une impression de perversion, l'histoire reste a priori très sobre.

On songe également au genre littéraire du conte, en ce qu'il allie du merveilleux (la grande maison peut s'apparenter à un château, Lise à une princesse et de nombreux animaux étranges surgissent régulièrement) et une pointe de cruauté, de noirceur...

C'est certainement une référence, ne serait-ce qu'en terme de plaisir de lecture, avec souvent une violence cachée... Je crois que c'est Pascal Quignard qui disait que « dans le conte, tout marche par trois ». C'est-à-dire que c'est très narratif. Les contes déploient toujours une efficacité de la narration ; ce qui va de pair avec une inquiétante étrangeté que j'essaye d'installer. Le présence des animaux par exemple, y participe, ainsi qu'un certain nombre d'épreuves que le narrateur doit passer. Le tout sur un fond de dureté qui contraste un peu avec l'univers juvénile, en apparence, du roman. Là encore un peu comme dans les contes qui, au final, s'avèrent très souvent cruels.

Dans ce roman où deux personnages occupent une place centrale, la présence des animaux, souvent inquiétante, est en effet frappante. Un véritable bestiaire est mis en place, beaucoup plus important au final que les hommes. Cela reflète-t-il une volonté de combler une certaine pauvreté de l'humanité ou de créer un univers trouble ?

Le bestiaire est fondamental pour moi. J'aime bien m'imposer des contraintes au cours de l'écriture. Pour ce roman, l'idée a très vite surgi , pour chaque chapitre, de travailler sur un lieu, mais aussi sur des animaux. Au fil de l'écriture, je me suis en effet rendu compte que ces animaux avaient une forte valeur symbolique, presque malgré moi, et il m'a fallu, comme le narrateur, me défaire de cette dimension.  D'autres raisons expliquent le recours aux animaux, mais une des premières était de jouer de ces symboles. Comme cette référence au prince charmant à travers un crapaud retrouvé mort - Lise le signale d'ailleurs elle-même : « un prince charmant de moins ». Je me méfiais un peu d'une lecture symbolique systématique un peu facile. Aussi y a-t-il un jeu un peu cruel avec les animaux : au début, la mère parle de leur maison de campagne en disant qu'elle est un peu le paradis des animaux et on s'aperçoit que ça ne se passe finalement pas si bien pour les animaux puisqu'ils finsissent découpés, noyés. De même que tout se passe bien pour le narrateur en apparence mais, encore une fois, il y a une inquiétante étrangeté environnante qui fait que ce n'est pas si évident pour lui de se fondre dans ce milieu-là.  Progressivement cependant, il parvient à ne plus voir un présage en chaque animal qui surgit.

Dans tous les cas, il est vrai que les animaux contaminent le texte. À tel point d'ailleurs qu'au départ j'avais inséré des astérisques entre les paragraphes, parce qu'auparavant on appelait ces petits signes des pieds de mouches. Ils ont été supprimés pour des questions d'édition mais ces petits signes étaient destinés à faire écho aux vraies mouches qui étaient sur la fenêtre au passage concerné...

Le malaise qui traverse le texte tient aussi au décalage évident entre les deux familles - celle de Lise, extrêmement riche, et celle du narrateur - qui ont mode de vie extrêmement différent. C'est ce que l'on comprend notamment lorsque le narrateur, lors de son premier séjour dans cette maison somptueuse, dit qu'il « aimait bien les choses qui n'avaient rien à faire là », sous-entendant qu'ils lui font penser à sa propre situation...

Ce roman tourne vraiment autour de la rencontre a priori impossible entre deux personnages, deux milieux, et qui soudainement advient. D'une part grâce au personnage de Lise, qui est assez ouverte. Et aussi grâce aux parents qui sont un peu inconscients de les laisser ensemble. À moins qu'ils n'en tirent un certain plaisir. C'est une rencontre entre deux mondes, et surtout entre deux visions du monde: lui qui n'arrive pas à être inscrit dans le présent et elle qui, par son âge, y arrive au contraire pleinement. La phrase de La Bruyère, que j'ai mise en exergue, constitue ainsi un parfait guide de lecture : « Les enfants n'ont ni passé ni avenir ; et ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent. »

Cette thématique de l'opposition traverse tout le livre. Il y a en permanence, même sous forme de jeu (celui qui se lève le plus tôt, concours d'étymologie) une confrontation. Était-ce pour vous un outil narratif ou un moyen de porter un regard social sur le décalage, l'incompréhension entre deux mondes ?

Un peu les deux. Un regard social - qui demeure néanmoins très discret parce que ce n'est pas l'objet du livre - et surtout un ressort narratif. C'est presque l'essence même du livre, la part la plus autobiographique. Car j'ai une vision du monde plutôt pessimiste, et j'ai développé une obsession de la mort. Ce point de vue se trouve confronté à la possibilité d'un autre monde, personnifiée dans ces gens qui arrivent à prendre du plaisir dans la vie, à jouir du présent. Ce qui m'intéressait était le regard de quelqu'un qui n'arrivait pas à s'inscrire dans le présent et y était soudainement invité.

Opposées également sont l'appréhension du temps et de l'espace par Lise, qui est toujours en mouvement, tandis que le narrateur est beaucoup plus statique, comme immobilisé, tétanisé par la perspective de la mort, qui l'obsède.

Oui, parce que le narrateur arrive à ce paradoxe de la pensée selon lequel, si on ne bouge pas, qu'on ne fait rien et qu'on s'ennuie, le temps subjectif qui s'écoule est beaucoup plus lent. Par conséquent la mort arriverait plus lentement, ce qui serait préférable... Or, le problème est qu'avec Lise tout est agréable, tout se passe bien...C'est une façon d'introduire une réflexion très humble sur l'idée de bonheur, du temps qui passe...

Vous avez écrit ce texte au passé, ce qui influe également sur la construction générale du récit, avec un grand recours aux ellipses, et laisse au lecteur le soin de deviner ou d'inventer les événements intermittents...

J'aurais eu du mal à écrire ce livre au présent. De manière générale, je suis gêné pour écrire au présent, surtout à la première personne. Mais il me semble que le passé que j'emploie n'est pas un passé historique. Tout n'est pas révolu. Il y a parfois une sorte d'instantanéité dans la narration... Par ailleurs, j'aime beaucoup les ellipses. C'est Robbe-Grillet qui disait que dans les romans le plus beau était ce qui manquait. J'aime bien l'idée que le lecteur se fasse aussi son idée, que le roman ne raconte pas tout. La première phrase est significative à cet égard : « Lise s'amusait d'un rien, en l'occurrence de moi. ». À partir du moment où le narrateur se pose en tant que rien, il ne peut pas avoir de psychologie. Il y a dès lors beaucoup de choses à combler pour le lecteur. Car je savais que je n'arriverai pas à produire trop d'analyse psychologique, que ça me paralyserait. Le dernier mot du roman est d'ailleurs « enlisement » car c'est précisément le moment où l'on commence à entrer dans la psychologie du personnage, et aussitôt on s'arrête.

Est-ce  un hasard si ce mot  d'« enlisement », qui semble si crucial, contient le prénom de Lise. Ou bien cela a-t-il orienté le choix du prénom de la jeune fille ?

Non, ça s'est plutôt passé à l'inverse. Ce qui me plaisait au départ dans le prénom de Lise était qu'on y trouve l'idée de la lecture. J'avais un autre titre au départ , mais qui ne convenait pas à mon éditrice. J'ai donc beaucoup réfléchi. Un matin par exemple, je me suis réveillé avec un titre qui était très mauvais mais qui prouvait bien ce que je cherchais dans ce prénom : « Lise et moi ». Ce genre de jeu de mots que l'on fait dans les rêves : Lisez-moi. Pour un premier roman, c'était un peu trop évident !... Et le mot enlisement est arrivé un peu de la même façon. Il a surgi au cours de l'écriture et ce n'est qu'après que je me suis rendu compte que l'on y trouvait le nom de Lise. Peut-être parce que j'étais immergé dans mon travail... J'ai hésité à le supprimer, de peur que ce soit un peu lourd. Mais étant donné qu'il avait surgi un peu malgré moi, j'ai décidé de le laisser.

Bien que se distinguant par son histoire, la structure de votre roman reprend un certain nombre de conventions et de rituels du roman d'amour (la déclaration, les doutes...). Il y manque pourtant un moment crucial : celui de la rencontre dont on ne connaît pas le contexte précis.

Oui, j'éprouvais, sans pouvoir l'expliquer, une sorte de petite jouissance lorsque j'ai réussi à écrire « peu importe où nous nous étions rencontrés »... Je me suis dit que j'étais parvenu à me débarrasser de ce qui représente normalement un passage obligé... Je souhaitais là-encore que le lecteur, puisse, soit imaginer la rencontre, soit réaliser que ce n'est pas forcément une question que l'on se pose au quotidien : comment ai-je rencontré telle ou telle personne que je vois souvent. Comment est-ce que ça a vraiment commencé ? C'était aussi une façon de dire que ce n'est pas forcément une histoire d'amour. Je penche plutôt pour cette lecture de mon livre : c'est plutôt une lente dégradation, une quête sur le temps sur l'espace, sur la fin de quelque chose, deux visions du monde qui s'affrontent.

S'il commence en effet un peu comme une histoire d'amour, la fin brouille les repères quant aux sentiments respectifs des deux personnages...

Oui. Au début on a l'impression que c'est lui qui est amoureux et à la fin, au moment de la rupture, il semble beaucoup plus distant qu'elle. Il se pose une question très juste : « est-ce que tu l'aimes ? Oui, tu l'aimes puisqu'elle ne t'aime plus » - ce qui est malheureusement souvent le cas. Et c'est aussi une façon d'être dans le présent (il regarde par la fenêtre), ce qui est une forme de victoire pour lui qui ne pensait pas être capable, à la fois dans l'espace et le temps, d'être ici et maintenant complètement là.  J'aimais bien l'idée que ce soit la fille qui provoque la rupture qui pleure. D'autant plus que ça peut souvent se produire, le fait d'être triste de quitter quelqu'un qu'on a aimé. Cela dit, j'ai eu des échos des lecteurs très différents, certains trouvant certains personnages très agaçants quand d'autres les trouvaient formidables. Ce qui me plaît assez puisque c'est finalement ce qui se produit dans la vie.

Comme le narrateur, féru d'étymologie, la langue que vous employez est simple mais on sent que chaque mot a été pensé et choisi avec soin.

Oui, dans l'idée que j'ai des éditions de Minuit, il y a celle d'une exigence que je souhaite m'appliquer à moi-même. Ce qui m'intéresse avant tout est le travail sur la langue : ce qu'on écrit, ce qu'on dit n'est pas si important que la forme. Le texte, en tant que vecteur d'une voix, d'une vision du monde est primordial.

Avez-vous d'autres projets d'écriture en cours ?

Oui. Je travaille sur un deuxième roman. Et je viens d'obtenir une bourse par une mission Stendhal (accordée par l'Institut français) pour partir un mois à l'étranger. J'ai choisi Venise, pour chercher au-delà des clichés...

 

Ma chère Lise

Vincent Almendros

Éditions de Minuit

157 p. - 13,50 €

 

Last modified onmercredi, 11 janvier 2012 10:08 Read 4823 times