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Pierre chazal, l'envers du Nord

Pierre Chazal Pierre Chazal Nicolas Wintrebert

L’avantage qu’il y a à interviewer un auteur, c’est de pouvoir lui demander quelle est la fin qu’il n’a pas couchée sur le papier de son roman mais qu’il a forcément imaginée un jour. L’inconvénient quand cet auteur en est à sa première œuvre, c’est qu’il n’a pas encore eu le temps de prendre la grosse tête. Plus à l’aise pour parler de musique que de sa création ou, pire, de lui. « L’auteur, on n’en a rien à branler .» Pour Pierre Chazal, seul le livre compte. Il faut dire que son écriture lui aura pris sept années de sa vie. « Je l’ai ruminée longtemps, cette histoire. » Inspiré par un séjour estudiantin à Lille – « c’est spécial Lille, surtout en hiver » -, il rentre à Paris avec « un pitch dans la tête, un début, une fin, comme dans un film ». L’histoire de Pierrot, « populo au grand cœur », qui va se retrouver du jour au lendemain avec un enfant sur les bras. Puis, d’un autre jour à un autre lendemain, en prison pour homicide.

Vous ne craignez pas que Marcus participe à la peinture caricaturale des habitants du Nord ?
D’où vient-elle ? Tapez sur Internet : taux de suicide, taux de chômage, taux d’alcoolémie, taux de drogués… Dans les années 90, région n°1 : le Nord-Pas-de-Calais. Il y a une ambiance particulière à Lille que je voulais recréer artificiellement. À 17 heures, les volets sont clos, les sacs en plastique volent dans les rues balayées par le vent. C’est un monde de l’intérieur. La caricature serait de ne parler que de cela. Mais c’est le point de départ du roman, pas le point d’arrivée.

Pourquoi situer la narration dans les années 90 ?
Je n’avais pas envie de portables, d’e-mails. Je suis de la génération des flippers, des baby-foot, des voisins à qui on n’envoyait pas un texto pour se voir. Pour ce livre, j’avais envie de me débarrasser de tous ces trucs modernes. C’est une époque que j’ai bien connue, bien ressentie. J’avais donc des choses à dire. C’est aussi une façon pour moi de tourner la page de ces années-là. S’il y a un deuxième roman, il contiendra des portables, Internet... Avant, j’avais besoin de solder cette époque.

L’expérience littéraire vous a donc plue ?
Elle est grisante mais, pendant le processus, on est seul au monde. C’est un exercice de longue haleine, un roman, surtout quand on est dans l’inconnu. On n’est pas publié, on n’a personne. On n’est rien. Donc, j’ai arrêté, j’ai repris, j’ai arrêté, j’ai repris… Et à chaque fois que je reprenais ma copie, je relisais ce que j’avais fait depuis le début pour vérifier qu’il n’y avait pas de fausse note avant de continuer. Je suis exigeant avec moi-même. Écrire est un tel exercice d’introspection, de concentration, d’humilité aussi. Quand j’écris, je me demande toujours : « Est-ce que c’est valable ? Est-ce que tu apportes quelque chose aux gens ? Est-ce qu’il y a un style ? Un truc qui vaut le coup ? » Parce que je pourrais faire mille autres choses : j’ai fait une école de commerce, maintenant je suis professeur de Français Langue Étrangère. Si je fais ça, c’est pour faire quelque chose de bien.

Cet éparpillement semble souligner une insatisfaction permanente. Écrire, c’est l’arrivée ?
Il y a là une plus-value absolue. À la fin de mes cours, des élèves viennent parfois me remercier, mais ça ne suffit pas. J’ai des idéaux. C’est un maître sans pitié. Mais je vais voir si j’en suis à nouveau capable. Je ne crains pas tellement d’avoir des choses à dire, plutôt de savoir comment les dire et comment faire quelque chose qui tienne au corps.

Quel était votre message à travers Marcus ?
D’abord je voulais faire parler, pour reprendre une expression lue sur des blogs, « la France d’en bas ». Quand j’ai commencé l’écriture, c’était l’époque des émissions telles que « Star Academy », « Qui veut être une star »… moi, moi, moi. Je voulais mettre un gros coup de projecteur dessus et même insister sur des trucs à la con. La scène au restaurant où Pierrot, Marcus et leurs amis mangent des frites et des moules dure trois pages ! Parce que c’est la vie des gens. Ils sont contents, ils ne vont pas souvent au restaurant. C’était important pour moi. Et ce Pierrot a une philosophie de la vie, à son niveau, rase-mottes certes. Mais je tenais à montrer que ces gens peuvent aussi philosopher, que ce ne sont pas juste des individus qui glissent un bulletin de vote dans les urnes ou qui consomment. Ce sont des êtres qui pensent et qui voient clair. J’avais cette petite revendication. Marcus présente quand même un aspect sociologique important. Je voulais une littérature qui soit littéraire sans être intellectuel. Mes copains ont halluciné, s’attendant à du passé simple. Ceux qui me connaissent et découvrent ce que j’ai écrit se rendent compte de l’effort de style parce que je suis formaté pour écrire des phrases de dix lignes, avec du subjonctif imparfait.

Au contraire, les phrases sont courtes, le langage est simple, émaillé de patois et de nombreuses images...
L’image est à la portée de tout le monde ! C’est un exercice de ventriloquie. Je me mettais à la place de ce Pierrot et je le faisais parler à travers moi. Je ne devais surtout pas penser "moi" mais penser "lui". J’étais de fait contenu dans mon écriture, je ne pouvais pas utiliser tel adverbe, telle phrase. La difficulté était de trouver la bonne image, qu’elle ne devienne pas un cliché, qu’elle soit juste. La littérature souffre d’un déficit plastique par rapport à la musique, à la sculpture. Tout le monde pourrait écrire des mots. La seule façon d’en faire un art plastique, c’est le style, l’image, le rythme, la musicalité.

Musique qui semble tenir une place prépondérante dans votre parcours...
Je suis un musicien contrarié ! J’ai fait deux albums avec mon cousin [Florent Richard]. J’écrivais les textes essentiellement, parfois la musique. Lui composait et jouait. Ça remonte maintenant à cinq ou six ans. Mais j’ai commencé artistiquement par là, oui. À mon sens, pour que la littérature devienne intéressante, il faut qu’il y ait quelque chose de chantant. Ce doit être de la musique. C’est peut-être aussi pour cette raison que l’écriture de Marcus m'a pris sept ans. Dans la chanson, il y a une satisfaction immédiate. Tant que le livre n’est pas terminé, il n’y en a pas.

Et vous l’êtes aujourd’hui, satisfait ?
J’ai fait du mieux que j’ai pu. J’observe les retours des lecteurs. Savoir ce qu’ils retiennent, ce qui les touche, ce qui ne les touche pas. J’ai reçu une lettre d’un homme qui m’a écrit de sa prison en Savoie. Il ne me parle pas de la prison, ce n’est pas ce qui l’intéressait. Il a pondu une critique de deux pages. Et quelle critique ! Superbe. Une mamie aussi, qui a trouvé le livre à la bibliothèque de Fonteny, m’a écrit une lettre : « Merci Monsieur »… ça, c’est fort. C’est bien de savoir que ça valait le coup. Je suis content pour Pierrot et Marcus car je me suis attaché à ces deux marionnettes. Je voulais qu’elles prennent vie comme dans Pinocchio. Et je suis content qu’ils existent maintenant, dans la tête des gens qui les ont aimés.

À l’issue de l’entretien, c’est nous que Pierre Chazal remerciera. Avant de demander la permission pour sortir fumer une cigarette. Celui qui a encore du mal à se voir comme un auteur - « même si mon éditeur m’y pousse » - s’étonne que l’on veuille connaître « le bonhomme derrière le bouquin ». « Les gens sont curieux. » Il voulait d’ailleurs rentrer tôt chez lui, ce soir-là : « Je dois préparer mes cours pour demain matin ». Il jouera finalement les prolongations, un peu plus à l’aise qu’à son arrivée. Et moi non plus je ne vous raconterai pas la fin de cette soirée.


Marcus
Pierre Chazal
Alma éditeur
338 p. – 17 €

Dernière modification le Wednesday, 12 December 2012 18:26

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