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Le monde selon Rash

Ron Rash Ron Rash DR

Après Un pied au Paradis et Serena, le troisième roman de Ron Rash sonde à nouveau la beauté malfaisante des contrées de Caroline du Sud. À travers l'histoire d'un jeune garçon, Le Monde à l'endroit épouse les contours d'une tragédie moderne aussi sombre qu'éclatante. 

C'est un endroit du monde où l'on pêche les truites mouchetées à la cuiller pour se faire de l'argent de poche, et où, au-delà des rivières et des chemins de terre, Divide Mountain barre l'horizon - comme pour isoler un peu plus la région du reste du monde, et signaler qu'on ne sortira pas de là si facilement.

Du haut de ses 17 ans, le jeune Travis Shelton n'a jamais vraiment brillé dans ses études. On ne l'y a jamais vraiment encouragé non plus. Son destin semble tout tracé : il est voué à perpétuer l'American Dream de papa en cultivant l'exploitation de tabac. Rien de très exaltant en somme, d'autant que les relations avec son rustre de père sont compliquées. Gentiment révolté, mais moins frondeur que ses camarades, Travis trouve une bonne raison de s'enhardir le jour où il découvre un parterre de plants de marijuana en amont d'une rivière : un business qui promet d'être autrement plus lucratif que celui des truites mouchetées...

Une fois, deux fois, trois fois, Travis part faire sa cueillette avant de revendre le tout à Leonard, un ancien professeur marginalisé qui joue les dealers depuis son mobile home. C'est une fois de trop. On ne pille pas impunément les cultures des frères Toomey. Et comme les deux brutes ont tendance à faire de la pédagogie à coup de couteau serpette, Travis en est quitte pour un tendon d'Achille sectionné. C'est ce qui s'appelle être coupé dans son élan.

Mais le monde va chavirer encore un peu plus à la suite d'une anicroche avec le père. Travis quitte la maison pour trouver refuge chez Leonard. Dans le mobile home, l'homme renoue peu à peu avec sa vocation d'enseignant et avec ses rêves, tandis que le garçon renoue avec les études. Pas si simple, pour autant, de faire voler en éclat l'univers solidement arrimé qui a jusqu'ici dicté leur destin. Avant de prétendre recomposer quoi que ce soit, il faut avoir accès à ce que dissimulent les forêts des Appalaches. Accepter de venir se heurter à l'envers du décor.

L'envers et l'endroit

Le Monde à l'endroit est construit comme un récit initiatique et suit les obstacles rencontrés par un adolescent à un moment charnière de son existence. Les questions de l'émancipation, de la transmission et de l'héritage jalonnent l'intrigue et conditionnent son déroulement. En écho à la situation de Travis, Ron Rash campe dans son récit deux femmes éminemment touchantes, aux antipodes l'une de l'autre. Deux archétypes, et deux facettes d'une même médaille. Il y a d'abord la lumineuse Lori, la jeune fille pure dont Travis s'amourache, qui tente de rompre avec son milieu pour se construire un avenir. Et puis Dena, une âme errante qui a trouvé asile chez Leonard, qui n'a plus d'arme que sa séduction fanée, et qui s'applique à se détruire chaque jour davantage à grand renfort d'alcool, de drogues et de coucheries ; piégée par un univers qu'elle n'a pas su quitter et dont elle s'accommode tragiquement.

Ron Rash est le chantre de l'Amérique profonde. S'il en restitue l'âpreté, la brutalité, il parvient également à en dire l'étrangeté, la poésie. Ainsi, au-delà du prosaïsme ambiant, l'univers des Appalaches laisse entendre les voix du passé, ses traditions, ses superstitions, et donne à voir des paysages inquiétants, garants de la mémoire des événements. L'auteur crée un monde qui se lit comme un palimpseste : où les couches de glace, de neige et où l'épaisseur du temps laissent affleurer les traces de ce qui préexiste. Où un épisode macabre de la guerre de Sécession ressurgit et hante les lieux, avant de retentir sur le vécu des personnages. "Le paysage tel un destin", dira Leonard, sans plus se souvenir qui lui a soufflé cette phrase.

Le roman envoûte par ses descriptions lyriques dans lesquelles le paysage s'anime, par la sobre poésie de ses mots, à mi-chemin entre réalisme et inaccessible mystérieux. À ce titre, la traduction d'Isabelle Reinharez mérite d'être saluée. Jouant moins sur la dimension spectaculaire que dans ses précédents romans, avec une lenteur consommée, l'auteur dévoile ainsi les drames, et lève les silences qui planent sur le comté de Madison, jusqu'au crescendo final, d'une noirceur saisissante. Poète, conteur, tragédien dans l'âme, Ron Rash a une vision accrue de l'Amérique rurale, de sa violence comme de son humanité. Le Monde à l'endroit prend le lecteur au piège des Appalaches, et promet de le hanter longtemps.

Le Monde à l'endroit

Ron Rash

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez

280 p. - 19,50 €

Dernière modification le Tuesday, 16 October 2012 18:52

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