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Quand Marx rencontre Groucho : itinéraire d'un Iranien gâté

Yassaman Montazami Yassaman Montazami DR

Bref et enlevé, le premier roman de Yassaman Montazami est un hommage qui renonce au pathos pour offrir au lecteur, contre Pagnol, « quelques chagrins, très vite effacés par d'inoubliables joies ».

À quoi ressemblerait la journée idéale ? À celle qui réunit tous les ingrédients propres au bonheur, déclinés au quotidien ; à une enfance qui prendrait des allures d'« éternel 1er avril », au contact d'un père fantasque et passionné. Si le prologue s'ouvre abruptement sur l'annonce de la mort de Berhouz - qui signifie « le meilleur des jours », en persan -, le premier chapitre revient sur les circonstances peu communes de sa naissance et son improbable survie. Le ton est donné : sous la plume de sa fille, au rythme des souvenirs, la figure paternelle devient celle d'un héros du quotidien. Et pour ce grand humaniste doublé d'un pitre invétéré, le nom de Berhouz ne pouvait être mieux choisi.

Arrivé en France avec sa famille pour achever sa thèse sur Marx, qui prend des allures de tapisserie de Pénélope, Berhouz incarne un de ces intellectuels iraniens progressistes à la veille de la chute du Shah. Au moment où la révolution islamique est en marche, l'appartement parisien devient le point de chute d'exilés iraniens hauts en couleurs. Berhouz est d'abord celui qui assure l'hospitalité. Parmi les convives, il y a Shadi Khanoum, fan d'Autant en emporte le vent et adepte du Body Shaper, pour qui « être clitoridienne » désigne une mouvance politique intolérable. On y croise encore un révolutionnaire maoïste et un poète opiomane. Au fil de ces évocations se tisse le portrait d'un Iran en mutation, entre déclin des parvenus et persécution des opposants au régime islamique.

Mais ce sont avant tout les frasques de ce père qui n'a pas son pareil pour rendre la vie plus plaisante, plus impertinente, qui retiennent l'attention. « Jusqu'à mes dix ans (...), je crois bien qu'il ne se passa pas un jour sans que mon père soit l'auteur de quelque facétie ni de quelque mystification. » Berhouz prépare du canard à l'orange pendant ses nuits d'insomnies, assiste aux rencontres parents-professeurs de sa fille en se faisant passer « pour un ouvrier immigré et analphabète, afin de prouver à l'enseignante qu'une élève aussi brillante pouvait être issue des classes populaires », consigne des mots-clés sur un petit carnet (« placard-mari-brocoli », «perroquet-préservatif-congélateur »), pour se remémorer les plaisanteries les plus grivoises.

Berhouz, lion solaire et touchant

Un père certes clownesque mais dont les élans de générosité épousent toutes les formes. Tantôt cocasses, tantôt touchantes, elles campent un homme qui, à défaut d'avoir changé le monde, aura su comme personne enchanter le quotidien de son entourage. Un jour qu'il s'improvise mendiant, main tendue, il gagne quelques sous, et enjoindra femme et fille à conserver précieusement ce trésor - preuve dérisoire, selon lui, de la générosité de l'Homme.

Rentré en Iran, et miné sur la fin de sa vie par ce qu'il estime avoir été une désertion du combat iranien et de ses idéaux de jeunesse, Berhouz sera rattrapé par la honte, l'amertume, et bientôt, la maladie. Pas d'angélisme, pourtant, dans cet hommage. Yassaman Montazami a trouvé la juste distance pour parler de son père. Elle restitue la naïveté du regard de la petite fille zélée qui lit le monde à l'aune de « la lutte des classes », et distille, bienveillante, son regard amusé d'adulte.

À l'image du père et de son tempérament, le texte est en ébullition, offrant à l'œil du lecteur un véritable kaléidoscope : au gré des courts chapitres, le texte obéit à une logique de digressions, d'instants choisis, que la narratrice vient conter avec son art de l'anecdote. Cette manière de croquer les scènes avec vivacité, tendresse et dérision, rappelle les planches de Marjane Satrapi ou l'énergie des romans de Nahal Tajadod. Le talent de l'auteure est d'avoir su mêler habilement dans l'écriture l'élégance et le burlesque.

Premier roman fulgurant, Le meilleur des jours ne laisse qu'un seul regret : l'esquisse est à ce point réussie qu'on en attendait plus. On referme le livre avec un goût d'inachevé. Restera pourtant la sensation curieuse d'une familiarité, que l'on doit à la plume sémillante de Yassaman Montazami : on est heureux d'avoir croisé Berhouz.


Le meilleur des jours
Yassaman Montazami
Sabine Wespieser
15 € - 138 p.
Marie-Anne Lenoir

Dernière modification le Thursday, 13 September 2012 00:39

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