Erri de Luca
Erri de Luca DR

Une bouteille à la mer (Méditerranée)

Chroniques

Ode à la Grèce, à l’Italie et à la beauté d’un monde chahuté, Histoire d’Irène est le dernier conte d’Erri De Luca. Un voyage marin dans lequel il tente d’embarquer tous les migrants que nous sommes.

L’Histoire d’Irène se passe en Grèce, vous savez, ce pays désormais plus connu pour sa grave crise économique que pour ses paradisiaques Cyclades. L’ Histoire d’Irène est signée d’Erri De Luca, vous savez, cet auteur napolitain désormais plus connu pour le procès dont il fait l’objet pour avoir « incité au sabotage » du projet de ligne à grande vitesse Lyon-Turin que pour son œuvre littéraire, pourtant remarquable. Histoire d’Irène, d’Erri De Luca, fait ainsi partie de ces ouvrages à message dont la parution vient cogner une insupportable actualité, comme une bouteille à la mer viendrait cogner le rivage après avoir bravé les tempêtes les plus agitées. Son auteur, militant d’extrême-gauche assumé, citoyen engagé et grand amoureux de la nature, glisse ainsi, sous couvert de conte mythologique, un pamphlet politique, défendant la beauté d’une Grèce exsangue et l’humanité des migrants qui s’échouent le long de nos côtes. Car Irène est bien plus qu’une sirène. Femme-enfant solitaire, elle vit rejetée par les îliens parce qu’elle est enceinte. Sur la terre le jour, elle se jette à l’eau la nuit pour y rejoindre sa famille, onze dauphins. Erri De Luca l’a décrite pour France Inter comme « une figure de l’extrémité, du bord, de la frontière, mais qui tient ensemble les deux côtés de la frontière ». Et c’est à un vieil homme aux tempes blanchies qu’elle livrera son histoire pour la première fois, au narrateur, Erri De Luca lui-même. Largement autobiographique, le roman lui permet aussi de raconter son rôle de passeur de mots et de rendre hommage à toutes les histoires qu’il a pu écouter, tous ces « legs involontaires » qu’il habille de sa poésie sensuelle et épurée.

« Sur le port, j’achète des poissons au pêcheur qui rentre le matin de sa sortie en mer. […] C’est bigrement pratique l’argent, il me permet de recevoir de Panteli le fruit de son travail au large, de ses veilles la nuit, de ses gestes experts, sur les fonds connus par cœur. Que pourrais-je lui donner en échange, une histoire ? Lui se contente d’un billet en couleur qui porte un nom grec, euro, d’Europe. À moi, on me paie des droits d’auteur pour les histoires que j’écris, et à la Grèce qui a répandu dans le monde son vocabulaire, même pas merci. » Plus loin, « Panteli sait que je fais l’écrivain. Pour lui, c’est l’équivalent d’un cambrioleur. […] Tu écris ? me demande-t-il d’un geste du doigt sur la main. Bien sûr, je continue à dévaliser les histoires des autres, sans répit. La tienne aussi, je la prends et je l’emballe dans un livre. »

Notre dette

La sienne aussi se trouve empaquetée dans ce court recueil de trois nouvelles, de plus en plus brèves. À Histoire d’Irène qui est en fait le titre de la première, succèdent Le Ciel dans une étable et Une Chose très stupide. Autres époques, autres atmosphères. Et pourtant… L’écrivain narre dans Le Ciel dans une étable la fuite de son père, Aldo De Luca, vers l'île de Capri en 1943 pour échapper aux Allemands. Sur son chemin, il rencontrera un vieux Juif qui transporte avec lui une Bible en hébreu. Cet équipage prendra la mer de nuit, clandestins amassés « à l’étroit dans la coquille d’une petite barque ». Difficile de ne pas penser à la passion que nourrit Erri De Luca pour les Saintes Écritures, ou aux embarcations fuyant encore aujourd’hui la guerre. Le troisième récit, encore plus court donc, relate les derniers moments d'un vieillard rejeté par les siens, seul sur un rocher face à la baie de Naples, jusqu’à ce que s’échappe « la vie qui attendait une heure de bonheur pour tirer sa révérence ». Puis, telle une épitaphe, un poème de quatre vers conclut l’ouvrage, sous le titre Ma Dette grecque. Si Histoire d’Irène ne restera pas le plus puissant écrit d’Erri De Luca, le fond n’en est pas moins universel. Et parce que ses engagements sont aussi nécessaires que sa plume en cette époque chaotique, souhaitons qu’il ne tire pas encore sa révérence publique. Erri De Luca vient de fêter ses 65 ans. Il encourt un à cinq ans de prison et a déjà annoncé qu'il ne ferait pas appel d'une éventuelle condamnation. « Je suis prêt à aller en prison, a-t-il déclaré sur le plateau de « La Grande Librairie », sur France 5. C'est encore la meilleure chose qu'on puisse faire pour défendre ses mots. Et mes mots sont plus importants que ma personne physique. »

Histoire d’Irène
Erri De Luca
Traduit de l’italien par Danièle Valin
Gallimard
128 p. – 12,50 €

Last modified onvendredi, 03 juillet 2015 13:52 Read 471 times