#114 - Du 05 janvier au 20 janvier 2009

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  Bilan des prix litt´┐Żraires 2008  
  Premiers romans prim´┐Żs  
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Guibourg´┐Ż, tranquille


Chez les Romains elle signifie la mort. Chez Guibourg´┐Ż, elle ´┐Żvoque la qu´┐Żte, l'apaisement. La premi´┐Żre nuit de tranquillit´┐Ż est celle du grand retour de l'auteur de Couvre feux...

Comment s´┐Żest pass´┐Że la sortie du livre ?

De fa´┐Żon assez paradoxale. D´┐Żabord un tr´┐Żs bon d´┐Żmarrage, avec une belle presse durant les quinze premiers jours de la sortie du livre. Nous ´┐Żtions donc tous plein d´┐Żespoir et tout d´┐Żun coup l´┐Żeffet s´┐Żest assoupi, les papiers ´┐Żtaient de plus en plus espac´┐Żs. M´┐Żme si c´┐Żest agr´┐Żable d´┐Żavoir de bons papiers, il ne faut pas se rendre malade avec ´┐Ża. Les impond´┐Żrables sont tellement nombreux. Il y a une anecdote assez manifeste d´┐Żailleurs : une journaliste d´┐Żun hebdomadaire important - que je ne peux citer - a beaucoup aim´┐Ż le livre, sur lequel elle a fait un article; son r´┐Żdacteur en chef l´┐Ża bloqu´┐Ż car il avait besoin d´┐Żauteurs connus. Voil´┐Ż comment s´┐Żest pass´┐Że la rentr´┐Że. Bien, mais moins qu´┐Żon ne l´┐Żesp´┐Żrait chez Flammarion.

Comment l'avez-vous accompagn´┐Ż ?

Une fois que le livre est fait et que j´┐Żai la sensation d´┐Żavoir fait de mon mieux, le livre cesse de m´┐Żappartenir. Mais il me semble que j´┐Żai autant accompagn´┐Ż ce livre qu´┐Żil m´┐Ża lui-m´┐Żme accompagn´┐Ż. Ou plut´┐Żt ce sont les personnages qui m´┐Żont amen´┐Ż ´┐Ż certains endroits dans ma vie d´┐Żauteur et ma vie tout court.
Ce livre est tr´┐Żs important pour moi, j´┐Żai mis pr´┐Żs de cinq ans ´┐Ż l´┐Ż´┐Żcrire. Pour tout vous dire, j´┐Żavais ´┐Żcrit un livre Selon Jean, que j´┐Żavais donn´┐Ż ´┐Ż Flammarion. La maison l´┐Żavait programm´┐Ż il y a trois ans. Mais, juste avant de retravailler sur le livre, j´┐Żai appel´┐Ż Flammarion pour leur dire que ´┐Ża n´┐Żallait pas, qu´┐Żil y aavait autre chose derri´┐Żre. J´┐Żai tout repris pendant deux ans et demi, et de ce premier livre, il n´┐Żest finalement rest´┐Ż que quatre feuillets. Sans ce roman mort-n´┐Ż, il n´┐Ży aurait pas eu celui-ci.

Vous mettez en place, pour la premi´┐Żre fois, une structure narrative tr´┐Żs originale. ´┐Żtait-ce un exercice difficile ?

Je me suis toujours senti mal ´┐Ż l´┐Żaise dans le roman et dans la structure romanesque. En France, on consid´┐Żre n´┐Żcessairement les auteurs comme des romanciers. J´┐Żai commenc´┐Ż avec des nouvelles, genre dans lequel j´┐Ż´┐Żtais tr´┐Żs ´┐Ż l´┐Żaise et o´┐Ż je me sentais tr´┐Żs bien. Ensuite, dans le r´┐Żcit o´┐Ż l´┐Żon m´┐Ża dit qu´┐Żil fallait pouvoir ´┐Żcrire ´┐Ż roman ´┐Ż sur la couverture. Je suis donc all´┐Ż vers le roman presque par hasard. Dans le cas de l´┐Żautofiction, elle me paraissait d´┐Żnu´┐Że de la distance qui me semble n´┐Żcessaire ´┐Ż tout travail. Et puis il y a quelques ann´┐Żes, j´┐Żai ´┐Żt´┐Ż tr´┐Żs marqu´┐Ż par une c´┐Żsure dans mon travail. Je lisais Le m´┐Żtier de vivre de Pavese, et il racontait qu´┐Żil avait commenc´┐Ż ´┐Ż comprendre que ce n´┐Ż´┐Żtait pas lui qui s´┐Żexprimait derri´┐Żre les personnages mais qu´┐Żil laissait les personnages le prendre par la main. Ce fut un choc pour moi. J´┐Żai essay´┐Ż de laisser les personnages prendre le pouvoir, jusqu´┐Ż´┐Ż ´┐Żtre hant´┐Ż par des voix ´┐Żtrang´┐Żres que je voulais laisser aller. J´┐Żai l´┐Żimpression de m´┐Ż´┐Żtre fait dicter la narration de ma m´┐Żre naturelle alors que je ne l´┐Żai jamais connue. Les personnages vivent en vous. On obtient ainsi cette structure avec une narration fil rouge romanesque, des voix qui interviennent : celle de la narration, celle de ma vie personnelle r´┐Żinterpr´┐Żt´┐Że et la mienne. Le projet de d´┐Żpart ´┐Żtait que la partie romanesque devait ´┐Żclairer la partie personnelle et que la partie personnelle ´┐Żclaire d´┐Żune autre fa´┐Żon la partie romanesque. Finalement, le livre s´┐Żest ordonn´┐Ż tr´┐Żs tard, dans les trois derniers mois qui ont pr´┐Żc´┐Żd´┐Ż sa publication. Pour ce roman, je me suis dit : au moins une fois, engage-toi totalement.

L´┐Żengagement est ´┐Żgalement celui de l´┐Ż´┐Żquipe´┐Ż

Juliette Joste est mon ´┐Żditrice. Nous travaillons ensemble depuis onze ans, et vraiment, rien n´┐Żaurait ´┐Żt´┐Ż possible sans elle. Son travail d´┐Żaccompagnement, son exigence´┐Ż
Flammarion avait annonc´┐Ż la parution de Selon Jean sur le site. Ils avaient fait l´┐Żargumentaire, tout cela ´┐Ż l´┐Ż´┐Żpoque de l´┐Żarriv´┐Że de Teresa Cremisi. Elle a ´┐Żt´┐Ż super et ils ont accept´┐Ż, dans cette grande maison, d´┐Żannuler la parution et d´┐Żattendre celui-ci. C´┐Żest rassurant et encourageant pour un auteur de se savoir soutenu.

La premi´┐Żre nuit de tranquillit´┐Ż, un titre qui, outre la r´┐Żf´┐Żrence ´┐Ż Zurlini, a de multiples r´┐Żsonances´┐Ż

Le titre est arriv´┐Ż il y a une trentaine d´┐Żann´┐Żes quand j´┐Żai vu La prima notte di quiete de Valerio Zurlini, un des cinq plus grands films dans mon panth´┐Żon du cin´┐Żma. Ce film m´┐Ża vraiment boulevers´┐Ż et certains m´┐Żont fait remarquer que dans la plupart de mes livres, il y a cette phrase, la premi´┐Żre nuit de tranquillit´┐Ż, sans que j´┐Ży pense consciemment. Si, pour les Romains, la premi´┐Żre nuit de tranquillit´┐Ż est la mort, c´┐Żest aussi l´┐Żapaisement, l´┐Żappel du vide, l´┐Żexil, la fuite, la distance avec soi, l´┐Żempathie avec l´┐Żautre. C´┐Żest ´┐Żtonnant car ce titre a ´┐Żt´┐Ż interpr´┐Żt´┐Ż de diff´┐Żrentes fa´┐Żons par des lecteurs diff´┐Żrents. Finalement la premi´┐Żre nuit de tranquillit´┐Ż, quel que soit le sens que chacun lui donne, c´┐Żest ce qu´┐Żon recherche tous´┐Ż

Vous faites une description assez singuli´┐Żre de l´┐ŻInde ? Quel rapport entretenez-vous avec ce pays ?

J´┐Żai toujours beaucoup voyag´┐Ż, j´┐Żai toujours ´┐Żt´┐Ż nomade, en exil. D´┐Żs que j´┐Żen ai eu l´┐Żoccasion, je me suis barr´┐Ż. Avec l´┐ŻInde, j´┐Żai un rapport tr´┐Żs particulier puisque j´┐Żai failli y mourir. L´┐Ż´┐Żt´┐Ż de mes trente ans, je suis parti rejoindre Madras depuis Bombay. ´┐Ża m´┐Ża pris six mois. Entre temps, j´┐Żai perdu quinze kilos et la raison deux ou trois fois. Je m´┐Ż´┐Żtais promis de ne jamais retourner dans ce pays. J´┐Żavais comme contact ´┐Ż Madras le professeur Rashkumar, un psychologue qui venait me chercher ´┐Ż la gare. J´┐Żavais une sacr´┐Że conjonctivite qui me rendait aveugle et de telles otites que je n´┐Żentendais plus rien. Il me demande si tout va bien et il a cette parole extraordinaire : ne vous interdisez pas de juger l´┐ŻInde. J´┐Żai parl´┐Ż, dit tout ce que je n´┐Żosais dire. ´┐Ża m´┐Ża ´┐Żnorm´┐Żment lib´┐Żr´┐Ż. J´┐Żai commenc´┐Ż ´┐Ż ´┐Żtre capable d´┐Żaimer l´┐ŻInde pour ce qu´┐Żelle ´┐Żtait en me disant que je n´┐Ży remettrais jamais les pieds. Et neuf ans plus tard, l´┐ŻInde me manquait. J´┐Ży suis donc retourn´┐Ż ´┐Ż plusieurs reprises.
L´┐ŻInde est un vrai personnage et ne pouvait surtout pas ´┐Żtre un pr´┐Żtexte ou une toile de fond. Le pays participe ´┐Ż la m´┐Żtamorphose des personnages.

Disciple du th´┐Ż, vous utilisez son esth´┐Żtique dans le r´┐Żcit, est-ce le liant qui accompagne la m´┐Żtamorphose des personnages ?

Le th´┐Ż s´┐Żimpr´┐Żgne d´┐Żune humanit´┐Ż et d´┐Żune culture dans sa forme la plus simple. Au Japon, le shado ou la voie du th´┐Ż est un art qui a ses ma´┐Żtres. Le th´┐Ż m´┐Żaide ´┐Ż me centrer en fonction des choses et des ´┐Żv´┐Żnements. Il y a tout un rituel qui accompagne le th´┐Ż et son service. Lorsqu´┐Żon verse le th´┐Ż, on respire d´┐Żabord, on le sent et quand on le go´┐Żte, ´┐Ża n´┐Ża rien ´┐Ż voir. C´┐Żest une alchimie tr´┐Żs grande, tr´┐Żs ´┐Żtonnante.

Vous semblez entretenir un rapport particulier avec vos personnages´┐Ż

Ce fut une exp´┐Żrience psychologique tr´┐Żs particuli´┐Żre. C´┐Ż´┐Żtait de l´┐Ż´┐Żcriture automatique. Il y a des matins o´┐Ż je me mettais ´┐Ż table pour ´┐Żcrire et je ne pr´┐Żm´┐Żditais pas que tels ou tels personnages prendraient la parole. Ils surgissaient dans le r´┐Żcit. Litt´┐Żralement. Et je me ´┐Ż contentais ´┐Ż de l´┐Żcher prise. Il faut accepter de traverser et de se laisser traverser. Les personnages m´┐Żont pris par la main. Et c´┐Żest peut ´┐Żtre l´┐Ż que le titre La premi´┐Żre nuit de tranquillit´┐Ż prend tout son sens, ils m´┐Żont apais´┐Ż.

Photo: S´┐Żbastien Dolidon

Propos recueillis par Charles Patin O'Coohoon


 
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