#108 - Du 30 avril au 21 mai 2008

Actu Entretiens Zoom Portraits Extraits

  Lyon interroge le roman du 26 mai au 1er juin  
  Le Angot 2008 para´┐Żtra au Seuil  
  Houellebecq attaqu´┐Ż par sa m´┐Żre  
  Nouvelles recrues du Goncourt  
  Le dernier de Nabokov  
  Roman 2.0  
  Anjou,12-13avril, livresque en public !  
  Denis Olivennes quitte la Fnac pour le Nouvel Observateur  
  C´┐Żsars : les adaptations ont la cote  
  Goncourt, la pr´┐Żsidente donne l'exemple  

inscription
d´┐Żsinscription
 
Les mots d´┐Żvisag´┐Żs


Antonio Casa Ros a ´┐Żt´┐Ż d´┐Żfigur´┐Ż dans un accident de voiture, reclus depuis, il ´┐Żcrit sur la normalit´┐Ż, l'anormalit´┐Ż et ses cons´┐Żquences. Apr´┐Żs Littel, pr´┐Żsentation du nouveau "monstre" cach´┐Ż (du latin Monstro, montrer) de Richard Millet. Interview d'un ph´┐Żnom´┐Żne litt´┐Żraire.

´┐Ż la lecture du Th´┐Żor´┐Żme d´┐ŻAlmod´┐Żvar, on ne peut s´┐Żemp´┐Żcher de se demander quelle est la part de fiction et celle d´┐Żexp´┐Żrience personnelle. Mais finalement, peu importe puisque c´┐Żest l´┐Żobjet litt´┐Żraire fini, ce qu´┐Żil transmet et suscite chez le lecteur qui compte. N´┐Żanmoins, le terme roman appos´┐Ż par l´┐Ż´┐Żditeur sur la couverture vous semble-t-il appropri´┐Ż ou bien pensez-vous qu´┐Żil s´┐Żagit d´┐Żune simple commodit´┐Ż de classement ?

L´┐Żexorcisme n´┐Ż´┐Żtant pas un genre litt´┐Żraire, je pense que le terme ´┐Ż roman ´┐Ż est parfaitement ad´┐Żquat. Si l´┐Żexorcisme fonctionne c´┐Żest pr´┐Żcis´┐Żment gr´┐Żce ´┐Ż la libert´┐Ż romanesque qui permet de passer d´┐Ż´┐Żl´┐Żments autobiographiques ´┐Ż la r´┐Żflexion sur la forme et le sans forme, l´┐Żespace et la destruction, l´┐Żart et les math´┐Żmatiques, la violence et la passion. Pr´┐Żciser quels sont les ´┐Żl´┐Żments fictifs et les ´┐Żl´┐Żments authentiques c´┐Żest mettre ´┐Ż plat quelque chose qui a pu atteindre une forme sph´┐Żrique gr´┐Żce ´┐Ż la libert´┐Ż ´┐Ż laquelle j´┐Żai pu acc´┐Żder ´┐Ż travers la litt´┐Żrature.

Le choix de la forme novatrice que prend votre texte (qui oscille entre le roman et l´┐Żautobiographie ou le journal intime tout en empruntant au cin´┐Żma et aux math´┐Żmatiques) renvoie-t-il ´┐Ż votre questionnement permanent de la normalit´┐Ż et au refus des cat´┐Żgories pr´┐Żcon´┐Żues et souvent r´┐Żductrice ? Au-del´┐Ż de la forme, cette id´┐Że court en effet tout au long de votre texte.

J´┐Żaime que la forme soit comme un espace capable d´┐Żaccueillir les com´┐Żtes, les trous noirs, les cordes cosmiques et d´┐Żentendre leur musique. La normalit´┐Ż lin´┐Żaire ne m´┐Żint´┐Żresse pas dans la litt´┐Żrature. Tous les ´┐Żcrivains que j´┐Żadmire jouent avec l´┐Żinfini. L´┐Żesprit ne me semble pas avoir ´┐Żt´┐Ż dessin´┐Ż pour suivre un fil qui traverserait l´┐Żespace- temps mais au contraire pour capter la multiplicit´┐Ż et l´┐Żharmonie secr´┐Żte qui s´┐Żen d´┐Żgage. Ce qui m´┐Ż´┐Żmerveille, c´┐Żest de voir comment des ´┐Żl´┐Żments catapult´┐Żs dans l´┐Żespace romanesque trouvent par eux-m´┐Żmes l´┐Żaccord, la souplesse, le lien et parfois la dissonance avec les autres ´┐Żl´┐Żments. C´┐Żest dans ce sens que j´┐Żexplore de plus en plus le pr´┐Żsent qui me semble ouvrir d´┐Żinfinies possibilit´┐Żs si l´┐Żon va jusqu´┐Żau bout. Je recherche un pr´┐Żsent absolu. Pour moi, le pr´┐Żsent, c´┐Żest l´┐Żespace.

´┐Ż ´┐Żtre, c´┐Żest ´┐Żtre per´┐Żu ´┐Ż est un concept philosophique sur lequel se sont appuy´┐Żs nombre d´┐Ż´┐Żcrivains et de cin´┐Żastes (Beckett, Bu´┐Żuel´┐Ż). Le regard ´┐Żtant central dans votre roman, cette proposition a-t-elle ´┐Żt´┐Ż un moteur pour vous ?

Plus qu´┐Żun concept, c´┐Żest une r´┐Żalit´┐Ż tangible pour moi. Le plus impressionnant c´┐Żest l´┐Żesprit de l´┐Żobservateur qui soudain crie : ´┐Ż Cut ! ´┐Ż. C´┐Żest une perception choc qui zappe instantan´┐Żment et qui fait retourner l´┐Żobservateur au monde banal. La cruaut´┐Ż. C´┐Żest de sentir que quelques secondes de plus, un peu de courage, pourrait faire basculer l´┐Żobservateur hors de son monde clos et donner ´┐Ż celui qui est per´┐Żu la chaleur d´┐Żun contact humain. C´┐Żest la raison pour laquelle mes nouvelles ´┐Żcrites ´┐Ż Barcelone sont si d´┐Żsesp´┐Żr´┐Żes, je ne m´┐Ż´┐Żtais pas encore fait ´┐Ż l´┐Żabsolue solitude.


Almod´┐Żvar est votre r´┐Żf´┐Żrence la plus avou´┐Że, d´┐Żautant plus efficace que ce cin´┐Żaste est mondialement connu. D´┐Żautres artistes, ´┐Żcrivains ou peintres par exemple, ont-ils ´┐Żt´┐Ż des sources d´┐Żinspiration pour l´┐Ż´┐Żcriture de ce volume ?

J´┐Ż´┐Żvolue dans un univers o´┐Ż les objets croisent sans cesse les ´┐Żuvres et mon regard passe de l´┐Żun ´┐Ż l´┐Żautre d´┐Żune mani´┐Żre continue si bien que je ne vois plus tellement de diff´┐Żrence entre une ´┐Żuvre et un objet. Pere Calders, un immense ´┐Żcrivain catalan encore m´┐Żconnu en France, ´┐Ż ´┐Żt´┐Ż tr´┐Żs important pour moi, c´┐Żest l´┐Żun de ceux qui ont permis ´┐Ż mon esprit d´┐Żacc´┐Żder ´┐Ż un espace non lin´┐Żaire. A l´┐Żorigine il y a eu Cort´┐Żzar, le choc de mes quinze ans, puis Bola´┐Żo, Vila-Matas, Yoko Ogawa, Basara et bien d´┐Żautres. Juarroz ´┐Ż une place particuli´┐Żre car il m´┐Ża introduit ´┐Ż la notion d´┐Żespace d´┐Żune mani´┐Żre directe. J´┐Żaime la peinture de Barcel´┐Ż, j´┐Żai un lien profond avec Goya de la p´┐Żriode la plus sombre et avec la musique r´┐Żp´┐Żtitive mais les ombres sur les murs, les reflets, les odeurs, toutes les perceptions fugitives sont le mus´┐Że instantan´┐Ż o´┐Ż je me prom´┐Żne sans cesse. Mes sens n´┐Żont rien ´┐Ż faire, ils sont libres de tout engagement, ils captent silencieusement la beaut´┐Ż et l´┐Żhorreur et d´┐Żcouvrent dans l´┐Żinfime le spectacle le plus fascinant.

Ce livre constitue ´┐Ż la fois un ´┐Żloge de la litt´┐Żrature comme moyen de survie et de sauvetage, et un profond hommage du cin´┐Żma de Pedro Almod´┐Żvar. Avez-vous r´┐Żellement eu l´┐Żoccasion de le rencontrer ou d´┐Ż´┐Żchanger avec lui ?

Almod´┐Żvar est un fantasme joyeux. Je ne l´┐Żai jamais rencontr´┐Ż mais j´┐Żai trouv´┐Ż qu´┐Żil avait les qualit´┐Żs id´┐Żales pour entrer dans une fiction. C´┐Żest son regard qui m´┐Ża fascin´┐Ż. J´┐Żavais l´┐Żimpression de l´┐Żinviter dans mon roman comme on invite un ami pour partager un repas et refaire le monde en silence.

Le masque confectionn´┐Ż ´┐Ż votre personnage et qui lui permet de ressortir dans la rue sans ´┐Żtre scrut´┐Ż semble avoir une double port´┐Że. S´┐Żil le replonge, le temps de ses sorties, dans une certaine normalit´┐Ż, cet objet renvoie ´┐Żgalement ´┐Ż l´┐Żid´┐Że que la soci´┐Żt´┐Ż et les relations sociales constituent une grande mascarade. Est-ce cette id´┐Że qui pousse votre personnage ´┐Ż pr´┐Żf´┐Żrer choyer son originalit´┐Ż plut´┐Żt que de subir une op´┐Żration ?

Les op´┐Żrations sont tr´┐Żs douloureuses et modifient votre comportement en profondeur. Passer d´┐Żune forme ´┐Ż une absence de forme est un choc sans pr´┐Żc´┐Żdent. Retrouver le monde, une couche sous-jacente du monde, visible de vous seul est un tr´┐Żs long travail. Retrouver la cr´┐Żativit´┐Ż est un miracle. Changer de forme encore une fois, c´┐Żest basculer dans un autre univers et perdre peut-´┐Żtre une part du myst´┐Żre qui a ´┐Żt´┐Ż caress´┐Ż dans une longue intimit´┐Ż. Et puis, le silence est infini, la tentation de revenir au bruit me semble de plus en plus incoh´┐Żrente.

De l´┐Żaccident au d´┐Żsir ou encore ´┐Ż la pression de la gravit´┐Ż, le corps est ´┐Żgalement un ´┐Żl´┐Żment important de votre r´┐Żflexion. Cette obligation d´┐Żoccuper l´┐Żespace et de l´┐Żapprivoiser semble fondamentale ? Le cerf, qui intervient ´┐Ż plusieurs reprises mais toujours ´┐Ż des tournants de la vie du narrateur, est-il l´┐Ż pour le rappeler ? Car contrairement ´┐Ż la peinture, la litt´┐Żrature n´┐Ża qu´┐Żun pouvoir d´┐Ż´┐Żvocation´┐Ż

Le corps paradoxalement est ce qui reste lorsque l´┐Żune de ses parties est d´┐Żtruite. Il trouve alors en lui-m´┐Żme des ressources insoup´┐Żonn´┐Żes. Il d´┐Żcouvre les couches de la r´┐Żalit´┐Ż qui ´┐Żchappent aux formes, qui sont dissimul´┐Żes sous ce que chacun appelle r´┐Żalit´┐Ż. Il devient donc un extraordinaire instrument de survie et sa capacit´┐Ż ´┐Ż capter le myst´┐Żre s´┐Żaccro´┐Żt de jour en jour. Enfin, il n´┐Żest plus un objet h´┐Żt´┐Żroclite isol´┐Ż, il comprend comment il est connect´┐Ż ´┐Ż toutes choses, des plus infimes aux plus vastes.
Le cerf, c´┐Żest l´┐Ż´┐Żl´┐Żment magique, certains ne le voient pas, c´┐Żest une sorte de messager du monde sous-jacent.
Pour moi la litt´┐Żrature est aussi pr´┐Żcise que la peinture. Chacun voit un tableau diff´┐Żrent. Chacun lit un autre livre. Chaque ´┐Żil colore le monde.

Malgr´┐Ż le jugement cat´┐Żgorique et d´┐Żsabus´┐Ż que vous semblez porter sur l´┐Ż´┐Żtat de la culture de la curiosit´┐Ż de notre soci´┐Żt´┐Ż, vous ne semblez pas avoir perdu tout espoir puisque ce th´┐Żor´┐Żme d´┐ŻAlmod´┐Żvar ( regarder assez longtemps pour transformer l´┐Żhorreur en beaut´┐Ż ) que vous concevez et que vous t´┐Żcher d´┐Żappliquer ´┐Ż vous-m´┐Żme, vous cherchez ouvertement ´┐Ż le transmettre aux autres. Sous des aspects de confession, ce livre aurait-il une ambition didactique ? Est-ce cette invitation ´┐Ż porter un autre regard sur le monde que vous chercherez ´┐Ż transmettre dans vos prochains romans ?

Je tangue entre une vision d´┐Żsesp´┐Żr´┐Że de notre monde et de folles bouff´┐Żes d´┐Żespoir qui jaillissent de mon contact avec toutes les formes de beaut´┐Ż. Je suis assez extr´┐Żme dans les deux directions. Les d´┐Żsesp´┐Żr´┐Żs chroniques m´┐Żennuient, les id´┐Żalistes m´┐Żirritent, alors, entre les deux, il y a une sorte de r´┐Żalisme exact et po´┐Żtique qui permet d´┐Żexplorer l´┐Żinfime et d´┐Ży trouver l´┐Żespace. Je ne pense pas avoir d´┐Żambition didactique. Poser une perle de beaut´┐Ż me para´┐Żt le seul acte n´┐Żcessaire.
Mon prochain roman Chroniques de la derni´┐Żre r´┐Żvolution continue d´┐Żexplorer comment certaines formes disparaissent pour donner naissance ´┐Ż un espace plus vaste.

Propos recueillis par Laurence Bourgeon


 
Enrique Vila-Matas
Lise Beninc´┐Ż
Julien Blanc-Gras
Bernard Soubiraa
Claro
Jo´┐Żl Egloff
Charles Robinson
Camille de Peretti
Antonio Antonio Casa Ros
  ARCHIVES
 
contact | © 2000-2008  Zone littéraire |