#101 - Du 25 juillet au 20 ao´┐Żt 2007

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Marc-´┐Żdouard Nabe ´┐Ż La culture fran´┐Żaise, c´┐Żest la peur du verbe ´┐Ż


Alors que s´┐Żouvre le Salon du Livre, grand raout annuel du
monde des Lettres, Zone Litt´┐Żraire donne la parole ´┐Ż un ´┐Żcrivain
en rupture avec le milieu fran´┐Żais de la culture, Marc-´┐Żdouard
Nabe, dont Le Dilettante r´┐Ż´┐Żdite cette ann´┐Że le premier livre,
Au R´┐Żgal des vermines. En r´┐Żponse ´┐Ż la c´┐Żlebration de la
francophonie, celui qui dit adorer la langue fran´┐Żaise bl´┐Żme la
´┐Ż conception ´┐Żtriqu´┐Że qu´┐Żen a l´┐Żesprit fran´┐Żais ´┐Ż. Il regrette le peu de consid´┐Żration que la France a pour les ´┐Żcrivains
´┐Żtrangers, grande part de son panth´┐Żon personnel, et revendique depuis ses d´┐Żbuts la jouissance du Verbe, une transgression sociale dont ´┐Ż la France a toujours eu peur ´┐Ż.

Ce rare d´┐Żsir de libert´┐Ż, assouvi sans r´┐Żserve, est peut-´┐Żtre la raison du peu de cas que le ´┐Ż milieu litt´┐Żraire ´┐Ż a fait de ses vingt sept livres, qui d´┐Żploient tous une langue d´┐Żcha´┐Żn´┐Że, inventive et exalt´┐Że comme on en lit peu. Et les r´┐Żticences
g´┐Żn´┐Żes ne se font pas attendre. Publi´┐Ż en 1985, Au R´┐Żgal des vermines dressait d´┐Żj´┐Ż un proc´┐Żs-verbal implacable : ´┐Ż quand je me suis vu m´┐Żticuleusement refermer toutes les portes, j´┐Żai bien d´┐Ż me rendre ´┐Ż l´┐Ż´┐Żvidence : Rimbaud est un vieillard ´┐Ż. Dans ce premier jet enthousiaste et vindicatif, Marc-´┐Żdouard Nabe n´┐Żaspirait qu´┐Ż´┐Ż deux choses : l´┐ŻArt et la libert´┐Ż du cr´┐Żateur. En plein c´┐Żur des tr´┐Żs molles ann´┐Żes 1980, il fustigeait l´┐Żofficialisation des grands artistes disparus, le d´┐Żvoiement de leurs r´┐Żvoltes par la culture de masse et refusait cat´┐Żgoriquement la doctrine impos´┐Że de ´┐Ż la mort de l´┐ŻArt ´┐Ż.

Et qu´┐Żon lui parle d´┐Żart, il pr´┐Żtend savoir de quoi il retourne. Con´┐Żu, n´┐Ż et ´┐Żlev´┐Ż dans le jazz, musique dont on ne chantera jamais assez les belles r´┐Żvolutions, guitariste lui m´┐Żme et peintre ch´┐Żrissant la couleur, il a choisi de vivre d´┐Ż´┐Żcriture pour plonger dans le r´┐Ż´┐Żl et y ramener de la v´┐Żrit´┐Ż. Un Idiot Dosto´┐Żevskien habit´┐Ż par un swing dr´┐Żle et tragique, dont la carri´┐Żre lanc´┐Że avec fracas fut jalonn´┐Że d´┐Żincompr´┐Żhension et de d´┐Żnigrement dans une soci´┐Żt´┐Ż fran´┐Żaise aspirant au conformisme social et culturel. Vingt ans plus tard, le constat qu´┐Żil d´┐Żveloppe dans une grande pr´┐Żface ´┐Ż la nouvelle ´┐Żdition du R´┐Żgal est amer. Il a toujours trouv´┐Ż l´┐Żamiti´┐Ż parmi les artistes, dont Michel Houellebecq, et les inimiti´┐Żs chez les ´┐Żditeurs historiques et les journalistes de masse. Des prises de position parfois radicales lui ont valu des proc´┐Żs, il a subi les qualificatifs humiliants, il perd aujourd´┐Żhui son ´┐Żditeur, Le Rocher. Alors qu´┐Żon sorte un magn´┐Żtophone, il sort le sien, par souci de la preuve. Entretien avec un ´┐Żcrivain volubile, activiste virevoltant d´┐Żune seule cause : le pr´┐Żsent et sa joie !


Propos recueillis par Marc Delaunay et Laurent Simon

Le Salon du livre prend des airs de sommet de la
francophonie. Il y a d´┐Żj´┐Ż le patronage de Chirac, il ne manque
que les chefs d´┐Ż´┐Żtat africains. Ca vous agace ?


Non. Le salon du livre ce n´┐Żest que de la Culture, c´┐Żest tout ´┐Ż fait
la place d'un pr´┐Żsident de la R´┐Żpublique, mais ce n´┐Żest pas la
mienne. Je n´┐Żai pas ´┐Ż ´┐Żtre au milieu des gens de lettres, ´┐Ż mon
tour de les boycotter ! La derni´┐Żre fois que j´┐Ży suis all´┐Ż, on m´┐Ża
jet´┐Ż une coupe de champagne ´┐Ż la figure. C'a ´┐Żt´┐Ż admirable et
symbolique : en me rebaptisant ainsi, sainte Josyane Savigneau
[ancienne r´┐Żdactrice en chef du Monde des Livres, ndlr] voulait
me dire ´┐Ż vous n´┐Żavez rien ´┐Ż faire ici ´┐Ż. Je l´┐Żai entendu autrement
: ´┐Ż vous m´┐Żritez mieux que ce petit monde l´┐Ż ´┐Ż´┐Ż Ce n´┐Żest pas
parce que j´┐Ż´┐Żcris des livres que je dois fr´┐Żquenter le milieu
litt´┐Żraire. C´┐Żest une tentation ´┐Ż laquelle succombent la plupart de
mes coll´┐Żgues. M´┐Żme les plus "rebelles". Finalement, c´┐Żest
comme quand on a des enfants : il y a une esp´┐Żce de
communaut´┐Ż de parents d´┐Ż´┐Żl´┐Żves qui se met en place de
mani´┐Żre tout ´┐Ż fait insidieuse. Ca commence le premier jour
d´┐Ż´┐Żcole, il se cr´┐Że une connivence, puis une fr´┐Żquentation, voire
une amiti´┐Ż. C´┐Żest ´┐Ż ce moment l´┐Ż que j´┐Żai pris les jambes ´┐Ż mon
cou. C´┐Żest le m´┐Żme principe avec le milieu, tout aussi infantile,
des Lettres. Les ´┐Żcrivains, parce qu'ils publient, se croient
oblig´┐Żs de fr´┐Żquenter d'autres ´┐Żcrivains, et aussi des ´┐Żditeurs et
des journalistes. Et en plus c'est int´┐Żress´┐Ż, car ils misent sur
les journaux dans lesquels ils pigent pour qu'ils leur fassent
des articles quand ils sortiront leurs navets. Voil´┐Ż pourquoi
quelqu'un qui ne n'entretient pas son r´┐Żseau entre deux romans
peut ´┐Żtre s´┐Żr que la presse et les m´┐Żdias passeront les sien ´┐Ż
l'as.

Faut il aller chercher la litt´┐Żrature dans la francophonie ou
carr´┐Żment ´┐Ż l´┐Ż´┐Żtranger ?

Personnellement, mes influences sont tr´┐Żs peu fran´┐Żaises.
M´┐Żme s´┐Żil y a quelques ´┐Żcrivains de " l´┐ŻHexagone " parmi elles,
c´┐Żest une garde qui cache toute une arm´┐Że. Derri´┐Żre L´┐Żon Bloy,
Suares ou Celine, il y a Strindberg, DH Lawrence, les fr´┐Żres
Powys, Thomas Wolfe, Malaparte, Gogol, Gadda, Lezama
Lima´┐Ż des auteurs compl´┐Żtement n´┐Żglig´┐Żs. Sans parler de
Kafka ou Dosto´┐Żevski que les "lettr´┐Żs" fran´┐Żais font semblant
d'appr´┐Żcier pour de mauvaises raisons. Ce sont eux mes vrais
ma´┐Żtres dans l´┐Ż´┐Żcriture, dans la fa´┐Żon de concevoir une oeuvre.
Ils ont explor´┐Ż d´┐Żautres terres beaucoup plus int´┐Żressantes que
celle de la culture frenchy. J´┐Żadore la langue fran´┐Żaise mais je
ne veux pas appartenir ´┐Ż la culture fran´┐Żaise. L´┐Żid´┐Żologie
fran´┐Żaise me d´┐Żbecte.

Qu´┐Żest ce que cette fameuse id´┐Żologie fran´┐Żaise ?
L´┐Żesprit fran´┐Żais est horrible, on s´┐Żen est toujours plaint. Il a une
conception tellement ´┐Żtriqu´┐Że de la langue. Nous autres
´┐Żcrivains fran´┐Żais lyriques d´┐Żinspiration ´┐Żtrang´┐Żre, avons
toujours souffert des id´┐Żes, de l´┐Żid´┐Żologie, de la politique -au
sens le plus restreint- qui encombrent et emp´┐Żchent d´┐Żatteindre
le Verbe ! La France est un pays qui est contre le Verbe. Voil´┐Ż,
c´┐Żest tout, et elle adore le dire dans un blabla explicatif
d´┐Żtestable !


Ca se complique pour les ´┐Żcrivains, dans ce cas . La culture
est de leur c´┐Żt´┐Ż mais le Verbe les fuit. Quel est leur r´┐Żle,
finalement ?

Un ´┐Żcrivain n´┐Żest pas un acteur, il ne joue donc pas. M´┐Żme le
r´┐Żle du refoul´┐Ż que je suis pourtant, je ne veux pas l´┐Żendosser.
Moi j'´┐Żcris la pi´┐Żce, je ne joue pas dedans. Je suis un inventeur
de formes, un transgresseur de celles qui existent. Mes
po´┐Żmes, mes romans, mes aphorismes n´┐Żen sont pas. Je ne
veux pas de romans comme les lecteurs traditionnels du roman
l´┐Żentendent. Voil´┐Ż pourquoi les miens ne sont pas encore
compris. Il faut casser tous les clich´┐Żs qu´┐Żils soient classiques
ou avant-gardiste. Il y a un dogme de la narration pour les
journalistes ou les amateurs de litt´┐Żrature auquel on ne peut
opposer aucun blasph´┐Żme. Je ne suis ni un romancier pompier
qui n'a rien ´┐Ż dire, ni un avant-gardiste qui cache qu´┐Żil ne sait
pas raconter une histoire.


En vingt ans de vie ´┐Żditoriale, depuis la sortie d´┐ŻAu r´┐Żgal
des vermines
jusqu´┐Ż´┐Ż sa r´┐Ż´┐Żdition, peut on dire que vous
avez r´┐Żussi dans la subversion ?

´┐Ż De d´┐Żfaite en d´┐Żfaite jusqu´┐Ż´┐Ż la victoire ´┐Ż, disait Mao Tse
toung. On pourrait ´┐Żgalement citer Napol´┐Żon : ´┐Ż Quand on
regarde une victoire dans le d´┐Żtail, on en voit qu'une succession
de d´┐Żfaites ´┐Ż ! Etre un ´┐Żcrivain subversif -comme vous dites-
´┐Żtait un r´┐Żve d´┐Żenfant. Au R´┐Żgal des vermines ´┐Żtait le livre de
mes vingt ans et j´┐Żai mis cinq ans ´┐Ż trouver un ´┐Żditeur : Bernard
Barrault. Ca n´┐Ża pas ´┐Żt´┐Ż facile.

Est-ce que vous aviez envisag´┐Ż ces difficult´┐Żs au d´┐Żpart
?

Oui, inconsciemment, mais il faut un certain niveau
d´┐Żinconscience pour pouvoir le faire. Comme un sportif qui saute
pour la premi´┐Żre fois en parachute. Les pr´┐Żoccupations
concr´┐Żtes de rendre r´┐Żalisable l´┐Żentreprise prennent le pas sur
la peur ou le fantasme.

Y avait il une volont´┐Ż de bousculer la soci´┐Żt´┐Ż ?
C´┐Żest ce qu'a toujours voulu faire tout artiste. Un ´┐Żcrivain ne doit
pas, ´┐Ż chaque phrase, essayer de bourrer ses contemporains
de somnif´┐Żres mais au contraire de les r´┐Żveiller. On peut le faire
avec des baisers, d´┐Żautres leur foutent des baffes. Je ne trouve
pas la soci´┐Żt´┐Ż assez belle pour la r´┐Żveiller ´┐Ż coups de baisers´┐Ż
Ayant ´┐Żt´┐Ż refoul´┐Ż et l´┐Ż´┐Żtant toujours, ce serait du ´┐Ż
schpountzisme ´┐Ż de croire que j´┐Żai eu une influence r´┐Żelle sur la
soci´┐Żt´┐Ż d´┐Żaujourd´┐Żhui !


Un espace n´┐Żest il en train de se cr´┐Żer ´┐Ż la suite de
Houellebecq ou de Dantec. La parole allou´┐Że ´┐Ż l´┐Ż´┐Żcrivain n´┐Żest
elle pas plus libre maintenant ?

La r´┐Żponse supr´┐Żme oppos´┐Że ´┐Ż l´┐Ż´┐Żcrit, c'est le silence. La mise
´┐Ż l´┐Ż´┐Żcart, la r´┐Żduction de la parole de l´┐Ż´┐Żcrivain est la seule
preuve que celui-l´┐Ż est libre. En poussant un peu, on pourrait
dire, et ´┐Ża m'int´┐Żresse de plus en plus, que celui qui arrive ´┐Ż
s'exprimer n'est pas libre de le faire´┐Ż On essaie de transformer
des petits scandaleux en subversifs, qui, finalement collent tr´┐Żs
bien ´┐Ż leur ´┐Żpoque. Ils sont rang´┐Żs plut´┐Żt que d´┐Żrangeants.
Demandez-leur plut´┐Żt ´┐Ż eux, on vient toujours me voir pour parler
d'eux, mais eux se gardent bien de parler de moi, ils se
comportent ´┐Ż mon ´┐Żgard comme les officiels qui soi-disant les
accusent de tous les maux. Quant ´┐Ż l´┐Żespace de libert´┐Ż dont
vous parlez, mon exemple montre que cela est faux. Au moment
o´┐Ż l´┐Żun est accept´┐Ż et devient une institution litt´┐Żraire et l´┐Żautre
retrouve un ´┐Żditeur pour son journal intime, moi c´┐Żest le
contraire: je n´┐Żai plus d´┐Ż´┐Żditeur, on me coupe les vivres et on
m´┐Żemp´┐Żcherait de publier mon propre journal intime si je n'avais
pas eu la bonne id´┐Że pr´┐Żmonitoire de l'interrompre il y a
quelques ann´┐Żes´┐Ż Je suis donc oblig´┐Ż de r´┐Ż´┐Żditer mon
premier livre, ´┐Żpuis´┐Ż depuis vingt ans, qui n´┐Żavait pas ´┐Żt´┐Ż lu par
toute une g´┐Żn´┐Żration. Le seul crit´┐Żre du d´┐Żrangement est la
mise sous silence, ´┐Ż toute ´┐Żpoque. On vous refoule. La petite
m´┐Żdiatisation qui a eu lieu autour de mon livre n´┐Żest l´┐Ż que pour
´┐Żviter que je me plaigne d´┐Ż´┐Żtre ostracis´┐Ż. Une petite ´┐Żmission de
t´┐Żl´┐Ż, une petite ´┐Żmission de radio, un petit article, c'est toujours
utile pour me discr´┐Żditer quand je remarque qu´┐Żon ne parle pas
assez de mes livres pour qu'ils se vendent, et donc pour que je
puisse en ´┐Żcrire d'autres´┐Ż

C´┐Żest une conspiration ?
Non, je l´┐Żai d´┐Żj´┐Ż dit: je ne crois pas ´┐Ż l´┐Żexistence d´┐Żun complot.
C'est plut´┐Żt une mode ´┐Ż l'envers: c'est dans l'air du temps de me
d´┐Żbrancher. Gogol se d´┐Żpla´┐Żait toujours avec une valise remplie
des articles n´┐Żgatifs ´┐Żcrits sur lui. Cela lui permettait de lutter
contre la parano´┐Ża et d´┐Żexorciser la douleur de tra´┐Żner ´┐Ża dans sa
t´┐Żte tout le temps. C´┐Ż´┐Żtait sa valise de merdes, sa poubelle avec
qui il sortait toujours. Il la mettait sous les tables et pouvait
penser ´┐Ż autre choses. C´┐Ż´┐Żtait une mani´┐Żre de se dire qu´┐Żil ne
r´┐Żvait pas cette hostilit´┐Ż et en m´┐Żme temps de s´┐Żen lib´┐Żrer.

Y-a-t-il toujours une mainmise soixante-huitarde sur la
culture ?

Je crois avoir ´┐Żt´┐Ż le premier, d´┐Żj´┐Ż en 1985 ´┐Ż la d´┐Żnoncer. Il fallait
dire non ´┐Ż cette fausse libert´┐Ż, ´┐Ż cette fausse r´┐Żvolte, cette
fausse subversion qui ´┐Żtait la trahison des id´┐Żaux libertaires
des ann´┐Żes 60 par des bourgeois " de gauche " d´┐Żsireux de
remplacer ceux " de droite ".

La France est elle gav´┐Że d´┐ŻArt et de litt´┐Żrature, au point d´┐Żen
´┐Żtre blas´┐Że et de la n´┐Żgliger ?

Non, le vrai probl´┐Żme est la carence d´┐ŻArt. Il y a une ignorance
fondamentale de ce qu´┐Żest une oeuvre d´┐ŻArt depuis une
soixantaine d´┐Żann´┐Żes. J´┐Żai v´┐Żcu dans l´┐ŻArt depuis toujours et je
veux le d´┐Żfendre. A mon sens, m´┐Żme un militantisme de l´┐ŻArt ne
serait pas suffisant. C´┐Żest crucial de lutter contre sa pr´┐Żtendue
mort inculqu´┐Że comme une Loi depuis Marcel Duchamp.
Lui-m´┐Żme a d´┐Żailleurs ´┐Żt´┐Ż mal compris : Duchamp n´┐Ż´┐Żtait pas
contre l´┐ŻArt, il ´┐Żtait contre la ´┐Ż culturisation ´┐Ż de l´┐Żart, sa
r´┐Żcup´┐Żration par les parasites cultureux. Il swinguait autant que
Duke Ellington, dont il ´┐Żtait contemporain. La confusion qu´┐Żon
entretient entre la culture et l´┐ŻArt, entre le beau et le joli, entre le
social et le r´┐Żvolutionnaire, tout cela fait qu´┐Żon n´┐Ża plus le sens
de ce qu´┐Żest une oeuvre.

Vous vous mettez en sc´┐Żne de fa´┐Żon tr´┐Żs exhaustive dans
toute votre ´┐Żuvre. Est ce pour atteindre l´┐Żultime subjectivit´┐Ż ou
l´┐Żultime objectivit´┐Ż ?

Je suis extr´┐Żmement objectif. Mon exp´┐Żrience personnelles des
artistes et celle que m´┐Ża rapport´┐Ż mon p´┐Żre, de la bouche m´┐Żme
des g´┐Żnies du jazz qu'il a fr´┐Żquent´┐Żs ´┐Ż New York au milieu des
ann´┐Żes 50, est que le grand art n'est qu'objectivit´┐Ż. Une seule
note ´┐Ż jouer dans telle ou telle circonstance. Miles Davis n´┐Żest
que le concr´┐Żtisateur objectif d'une ´┐Żvidence qui se pr´┐Żsente. Il y
a sur chaque ´┐Żv´┐Żnement une seule chose ´┐Ż dire, m´┐Żme si
certains ont peur de le faire. C´┐Żest pour cette raison que je me
sens souvent oblig´┐Ż de le faire puisque les autres ne s'y collent
pas. Ce n´┐Żest pas mon go´┐Żt qui est en jeu. Je passe pour un
provocateur subjectif, alors que je suis un "d´┐Żgageur de sens"
objectif.

Pour aller vers plus d´┐Żobjectivit´┐Ż, la science est r´┐Żcemment
venue au secours du roman en France. Cette voie est elle la
bonne ?

Je ne crois pas. Moi je suis dans le pr´┐Żsent et sa transfiguration.
C´┐Żest la d´┐Żfinition parfaite de l´┐Żimprovisation jazzistique. La
transfiguration implique la mystique de l´┐Żinstant et
l´┐Żimprovisation qui en d´┐Żcoule, qui en d´┐Żpend. C´┐Żest la joie de
mourir plut´┐Żt que la joie de vivre qui est pr´┐Żsente chez la plupart
de mes coll´┐Żgues. Voil´┐Ż pourquoi ils se r´┐Żfugient dans un futur
qui est d'autant plus facile ´┐Ż imaginer qu´┐Żil n´┐Żarrivera pas. Ils se
tromperont et ils se trompent d´┐Żj´┐Ż. Je prends toujours l´┐Żexemple
de Robida [illustrateur de Jules Verne, ndlr] qui a imagin´┐Ż des
v´┐Żlos volants dans Paris ´┐Ż l'an 2000, mais pas des t´┐Żl´┐Żphones
portables !

Le suc de l´┐Ż´┐Żuvre est donc la mystique et rien que la
mystique, pour vous.

Oui, m´┐Żme Marcel Duchamp, pour y revenir, ´┐Żtait un mystique. Il
n´┐Ż´┐Żtait pas un nihiliste mais un mystique du rien. Le ready-made
est une ´┐Żuvre totalement mystique. On prend un objet et on le
sacre. On l'entoure d' une liturgie. Marcel a pris un
porte-bouteilles du BHV " au hasard" et en a fait un calice, un
tabernacle. Ceux qui suivent Duchamp en d´┐Żsacralisent au
contraire l´┐Żobjet d´┐Żnaturent sa subversion.

Houellebecq fait partie de ces grands ´┐Ż d´┐Żsacralisateurs ´┐Ż.
Dans votre pr´┐Żface, vous vous d´┐Żclarez ´┐Żtre ´┐Ż ses antipodes,
mais vous avez pourtant tellement de points communs´┐Ż

D´┐Żj´┐Ż topographiques, puisqu´┐Żon ´┐Żtait voisins. Moi qui ai des
difficult´┐Żs ´┐Ż gagner ma vie aujourd'hui, je crois que je vais finir
guide de cour d'immeuble ! Je vais me faire payer pour faire
visiter aux fans du Prix Interalli´┐Ż 2005 l´┐Żendroit o´┐Ż a v´┐Żcu le grand
Michel !

Vous le revoyez ?
Non, mais on se parle ´┐Ż travers nos livres, celui-l´┐Ż en particulier,
Le Vingt-septi´┐Żme livre´┐Ż C´┐Żest le seul ´┐Żcrivain ´┐Ż qui j´┐Żai eu envie
de parler aujourd´┐Żhui sans avoir besoin de se t´┐Żl´┐Żphoner. Il est
int´┐Żressant de voir que l´┐Ż´┐Żpoque a produit deux ´┐Żcrivains si
diff´┐Żrents qui habitaient juste ´┐Ż c´┐Żt´┐Ż. L´┐Żanalyse n´┐Żavait jamais ´┐Żt´┐Ż
faite, je me suis permis de la faire.

Est-ce que vous allez continuer ´┐Ż ´┐Żcrire, est-ce que vous
avez encore envie ?

Ah oui ! Toute ma vie, j´┐Żaurais envie d´┐Ż´┐Żcrire. Ce n'est pas une
question d'envie, mais de possibilit´┐Ż ´┐Żditoriale. Tant que je ne
retrouverai pas la libert´┐Ż que j'avais de publier ce que j'ai ´┐Ż
´┐Żcrire, je ne pourrais pas avancer. Il y a certaines choses qui ne
peuvent pas ´┐Żtre dites clairement aujourd'hui, et moi je ne veux
pas accepter de les dire d'une fa´┐Żon plus obscure pour
m'adapter ´┐Ż l'´┐Żdition fran´┐Żaise! Prenons comme signe que tout
ce que j'aurais ´┐Ż dire sur les manifestatins d'aujourd'hui, vous
m´┐Żme sur internet vous ne pouvez pas les mettre en ligne car
mon d´┐Żgo´┐Żt pour les jeunes anti- CPE et ma d´┐Żtestation des
vieux pro-CPE sont irrecevables. A peine si vous me laissez dire
que je suis du c´┐Żt´┐Ż des casseurs qui sauvent l'honneur de ces
´┐Żtudiants luttant pour plus de s´┐Żcurit´┐Ż, en massacrant la
Sorbonne comme l'autre soir. P´┐Żguy aurait ´┐Żt´┐Ż fier d´┐Żeux. Je suis
oblig´┐Ż de remarquer que la violence qui s´┐Żexprime aujourd´┐Żhui
en France co´┐Żncide avec la r´┐Ż´┐Żdition de mon premier livre. Au
r´┐Żgal des vermines devrait ´┐Żtre dans la poche de tous les
casseurs !´┐Ż

Propos recueillis par Laurent Simon


 
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