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Musso / Levy, match en trois sets

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Attendus et vénérés par le sexe féminin mais fermement rejetés par tout bon amateur de littérature qui se respecte, les romans de Guillaume Musso et Marc Levy envahissent chaque année les rayons des librairies. Rejetant tout a priori, Zone a voulu savoir pourquoi. Le match en trois sets.

Impossible d’y avoir échappé ! Même avec tout le dédain du monde, personne ne pouvait louper les rayonnages pleins à craquer, les têtes de gondoles grandeur nature et les panneaux publicitaires affichés jusque sur les quais des stations de métro. À croire que pour les maîtres du marketing, le lectorat féminin a deux rendez-vous dans l’année : le régime de l’été et la bluette du printemps. Il faut reconnaître que l’enjeu est de taille : l’an dernier, Guillaume Musso a écoulé à lui seul 1,7 million d'exemplaires, tous formats confondus, contre 1,4 million pour Marc Levy. Prenant depuis plusieurs années la tête des ventes immédiatement après parution, leurs romans s’affrontent inévitablement. C’est à qui séduira le plus de ménagères et de midinettes françaises, bravant vaillamment les affres de la critique éditoriale. Car les Romulus et Rémus de la littérature sentimentale populaire du XXIe siècle sont accusés d’écrire creux et d’abuser de l’eau de rose. Se ressemblent-ils tellement ? Les objections qui leur sont opposées sont-elles légitimes ou infondées ?

1. Ils seraient mal écrits.
Sans vouloir prétendre connaître la définition universelle du livre bien écrit, Demain de Guillaume Musso et Un sentiment plus fort que la peur de Marc Levy recourent invariablement au triptyque sujet-verbe-complément. Un agacement quand on est attaché au style, au verbe et à la plume, mais une simplicité qui peut faire l’affaire, admettons, quand elle passe après la lecture des œuvres complètes de Spinoza et avant la consommation d’un apéritif anisé en bord de mer le 15 août. Une simplicité d’ailleurs revendiquée. Marc Levy déclarait sur LExpress.fr ne pas se poser la question d'être « un grand écrivain ». Guillaume Musso, lui, explique sur le blog d’un ami, Antoinebrea.blogspot.fr, que ses romans « ont pour but d’être de purs romans, d’être simplement des romans, et en ce sens des romans ‘simples’. La seule chose que je sais dire de mes livres, c’est que leur but ultime est de raconter une histoire, et de la raconter le mieux possible. Et de la raconter à tous, à la caissière de supermarché comme à l'homme d'affaires, à l'étudiant inquiet de son avenir ou à la boulangère un peu fleur bleue. Ce n'est pas si facile qu'on croit. Mon projet est pour ainsi dire ‘œcuménique’, au fond je crois que c'est ça qu'on me fait payer, qu'on me reproche parfois avec violence. » Musso fait donc sa B.A. en nous donnant à lire son talent. Que ce dernier soit universel n’est pas gagné pour autant. Si Musso offre une épigraphe en tête de chaque chapitre, les phrases de ces deux auteurs sont courtes, banales et nous assomment de détails inutiles. Ce qui faisait par exemple la force  de la saga Millenium de Stieg Larsson nous laisse ici pantois. Il est étonnant tout de même de vouloir faire rêver madame avec force aventures et rebondissements tout en essayant certainement de l’amener à s’identifier à l’héroïne – par ailleurs forcément jeune, jolie, célibataire, financièrement aisée et… américaine – à travers des phrases du genre : « Il ouvrit le navigateur, se connecta à la messagerie du New York Times, tapa son identifiant et son mot de passe et accéda à sa boîte mail. », « Andrew accrocha son manteau à la patère. Suzie l’attendait au comptoir. Le serveur les guida jusqu’à leur table. » ou encore « Matthew quitta le restaurant à 21 h 30 et fut à l’aéroport à 22 h 10. ». Pour la musicalité de l’ordinaire, 1 partout.

2. Ils useraient des mêmes ficelles.
Qui oserait le nier ! Les couvertures font craindre le pire et les noms des auteurs, en lettres rouges et massives, viennent écraser leurs titres respectifs qui, eux-mêmes, usent et abusent des clichés sentimentaux. Le vocabulaire regorge des mots trahison, survie, pièges, illusions, manipulation, bonheur, jamais, toujours… Tout se passe en couple, tout est romanesque, tout est fait pour continuer à faire espérer la célibataire passive au cheveu gras et en pilou-pilou qu’à elle aussi tout peut arriver, demain. Les ingrédients sont les mêmes. Les ouvrages paraissent d’ailleurs simultanément. Marc Levy avait dégainé le premier en 2000 avec « Et si c’était vrai ». Ce fut ce qu’il convient d’appeler un carton, jusqu’à être adapté au cinéma avec, s’il vous plaît, Reese Witherspoon et Mark Ruffalo au casting. Renouvelant le succès d’année en année, il dut soudain partager le gâteau en 2004 avec le jeune Guillaume Musso. Le Et après… de ce dernier se vendit à son tour comme des petits pains et finit aussi sur grand écran, avec cette fois John Malkovich et Romain Duris dans les rôles titres. Musso comme Levy deviennent parmi les auteurs plus rentables et leurs « mégasellers » jouent chaque année à qui arrivera en tête des ventes. L’élève dépassa ainsi le maître en 2011, pour renouveler l’exploit l’an dernier. Et semble à nouveau, cette année, le devancer, aux dires des différents classements des libraires. Au 21 avril, « L’Express » annonçait 180 000 exemplaires vendus pour Musso, « talonné par un Marc Levy qui flirte avec les 170 000 ». Ne vendons pas la peau de la bête avant de l’avoir tuée : 2 partout, égalité.

3. Le scénario serait digne des éditions Harlequin.
Pas de Steve qui s’engouffre dans une Ferrari rouge… mais presque. Ils s’appellent Andrew, Matthew, Emma ou Kate, vivent entre Boston et New-York, fréquentent de magnifiques lofts et de grands restaurants étoilés décrits eux aussi avec force détails pour les plus friands de décoration intérieure ou d’architecture et vivent d’incroyables aventures. Jusqu’à l’invraisemblable. Chez Musso, c’est l’histoire d’un veuf qui correspond par mails avec une jeune femme jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’ils se séduisent avec un décalage d’un an jour pour jour. Elle vit en 2010, lui en 2011. Elle est même morte à l’heure où vit Matthew, ce personnage qui va se voir offrir l’opportunité de changer son destin en tentant d’éviter l’accident qui coûta la vie à sa compagne. S’ensuit alors une traque menée tambour battant par Emma, le fantôme, tout à coup aux prises avec un enlèvement, une tentative de meurtre, un adultère, de l’espionnage et des gros sous. Les ressorts sont abracadabrantesques mais mèneront au happy end. What else ? Ainsi Marc Levy en fera également profiter ses protagonistes mais affichera la couleur dès les premières lignes : son roman est d’abord un roman d’aventures. Pas le temps de faire connaissance que – paf – en trente pages il nous propose un échange de valise plutôt suspicieux, des dialogues énigmatiques, un crash d’avion sur le Mont Blanc, une héroïne étrangement motivée pour le grimper en un an de temps et – bim – une chute malheureuse au fin fond d’une crevasse. La mort rôde. Pourquoi ? Pour qui ? Comment ? C’est à nouveau madame qui va rondement tirer les ficelles cette fois d’un scandale écologique, politique et industriel parce que les sentiments sont ici relégués à l’arrière plan. Marc Levy est l’aîné et Marc Levy le prouve. Si l'intrigue se montre parfois un peu confuse et le dénouement bâclé, l’auteur semblant incapable de distiller ses révélations plutôt que de les asséner au cours d’interminables monologues, il n’empêche qu’il nous sert ici une histoire qui fait hausser le sourcil et tourner le cerveau. On se prend même à imaginer, le poil hérissé, ce que cela donnerait si elle était vraie jusqu’à ce que Marc Levy, en note de fin d’ouvrage, nous révèle qu’elle s’inspire d’éléments véridiques et, même, qu’il s’est solidement documenté. Ouch. Marc Levy rappelle qui est le patron : 3 à 2.

Recommander ou non cette lecture bon marché dans un pays réputé pour son triste record de consommation d’antidépresseurs fait endosser une sacrée responsabilité : Musso et Levy font-ils rêver et voyager ou, au contraire, entretiennent-ils les fantasmes de la midinette et finissent-ils d’achever le cœur frustré de la ménagère enlisée dans son quotidien ? Démocratisent-ils la lecture ou abîment-ils l’écriture ? Si 1 et 1 font 2, ne faudrait-ils pas qu’ils unissent leurs efforts pour devenir meilleurs ? Le journaliste et écrivain Édouard Launet s’est justement plu à imaginer sur Libération.fr un roman cosigné par Guillaume Musso et Marc Levy… « Imaginez Shakespeare et Molière rédigeant une pièce à quatre mains, Einstein et Newton repensant ensemble les lois de la gravité, Thomas Edison et Alexander Graham Bell unissant leurs efforts pour inventer un indépassable épluche-patates ! […] Commence alors une course folle dans New-York lors de laquelle John verra apparaître le spectre de son compagnon mort il y a quatre ans, et Samantha celui de son chien Tobby écrasé le mois dernier, lequel délivrera post mortem un terrible message en langage des signes. ‘Auras-tu fermé le gaz ?’ sera un merveilleux cadeau pour toutes les mamans. » En attendant, et si vous osiez emballer un Levy pour la Fête des pères ? Du suspense, de l’action, des enjeux internationaux et économiques, le cadeau est tout trouvé. Il pourra même susciter de vifs débats entre vos parents. Et, au pire, ses 440 pages feront un parfait cale-serviette sur la plage. Chiche !

Demain
Guillaume Musso
XO Éditions
440 p. – 21,90 €

Un sentiment plus fort que la peur
Marc Levy
Éd. Robert Laffont
440 p. – 21 €

Last modified ondimanche, 16 juin 2013 23:49 Read 3557 times

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