Caroline Lunoir
Caroline Lunoir (c) Nicolas Wintrebert

Les Rencontres de Zone : Un petit crime sans conséquences

Portraits

Dans La Faute de goût,son premier roman, Caroline Lunoir interroge le mécanisme à l'œuvre dans l'exclusion d'un individu par un groupe. Le fait divers se transforme en fable cruelle. Rencontre.

Le lecteur s'imagine d'abord qu'il a affaire à un roman sur le charme des retrouvailles familiales pendant la trêve des congés annuels, alors que vous l'entraînez dans un roman social dans lequel les haines de classes vont se révéler meurtrières...

Un roman social, c'est cela avant tout que je voulais faire. Écrire un texte qui, en donnant un coup de projecteur sur un événement en apparence anodin, éclaire des phénomènes sociaux récurrents... C'est le procédé que Maupassant, dont je suis très admirative, a utilisé dans sa nouvelle La Parure. Ce que je voulais dépeindre ici, c'est le mécanisme d'exclusion d'un individu par un groupe, au nom de la préservation de ses privilèges. Et comment on égratigne quelqu'un, comment on porte atteinte de manière irrémédiable à sa dignité, sans que les coupables en soient inquiétés. La vie reprend son cours, comme si en apparence aucun drame n'avait eu lieu.

Tout est parti d'un fait divers que j'ai trouvé assez symptomatique : une histoire d'utilisation de la piscine d'une copropriété. Un des propriétaires proposent à la gardienne d'en profiter. La gardienne utilise ce privilège qui lui a été accordé par un seul, ce qui provoque une vraie levée de boucliers de la part des autres copropriétaires. La gardienne renonce d'elle-même à se baigner dans la piscine... Probablement parce qu'il en va de la sauvegarde même de son emploi.

 

Oui, la portée sociale du roman est évidente. Mais la question de la famille, avec sa hiérarchie tacite mais implacable, ses conflits d'intérêt, les problématiques de droits de succession, est tout aussi prégnante... Y a-t-il un lien avec la fonction d'avocate pénaliste que vous exercez ?

Les lecteurs me disent que j'ai écrit un roman sur la famille... C'est donc probablement vrai. Mais cela s'est fait à mon insu. Quant au lien entre mes fonctions d'avocate pénaliste et mon roman, il se retrouve dans l'autopsie d'une situation, dans la genèse d'une violation de la morale. Tout ce qui a trait aux questions de partage des richesses et de la perpétuation de génération en génération des privilèges de classe, je pense que cela tient davantage à mon histoire personnelle. Je connais la bourgeoisie, j'y ai grandi... Non pas d'ailleurs qu'il y ait quoi que ce soit d'autobiographique dans mon roman. Tous les personnages sont pure fiction, y compris Mathilde, la narratrice.

 

Pourquoi avoir choisi ce temps si particulier de la trêve estivale pour traiter votre sujet ?

Parce que je suis fascinée par les mécanismes sous-jacents aux fonctionnements d'un clan, et que le week-end du 15 août est un prétexte idéal, d'un point de vue narratif, à une réunion de l'ensemble d'une famille... La famille, cette tribu dont on hérite sans l'avoir choisie. Je voulais donner un éclairage quasi ethnologique à mon livre.

 

Vous apportez un soin très particulier à la mise en place du cadre dans lequel le drame va se dérouler, avec cette lumière et cette chaleur si caractéristique du Sud de la France...

J'ai passé dix-sept ans entre Castres et Toulouse, et le Sud me manque... Sans doute, ce manque se ressent-il à la lecture de mon roman. Mais c'est aussi que je réalise beaucoup de « croquis » des lieux que je traverse, dans lesquels je m'efforce de capter les parfums, les couleurs, la chaleur... D'ailleurs, la construction narrative de La Faute de goût repose sur une succession de tableaux. C'est quelque chose qui s'est imposé à moi. Mais je suis en recherche d'une construction résolument différente pour mon prochain livre. Je ne sais pas encore sur quoi ma recherche va aboutir...

 

La Faute de goût donne une image peu reluisante des relations familiales. « Cet effort à être heureux ensemble », écrivez-vous...

Je pense qu'il en va ainsi dans la majorité des familles : les grandes réunions, on est heureux d'y arriver et soulagé d'en partir, non ? (Rires). Probablement à cause de ce décalage entre l'image que les autres gardent de vous enfant et celui ou celle que vous êtes devenu(e)en grandissant.

Au-delà de ça, on se heurte fréquemment aux conflits de générations. Quatre générations sont réunies sous le même toit dans mon roman, et j'ai voulu témoigner de ce sentiment qui est le mien qu'on assiste aujourd'hui à un verrouillage de la parole des jeunes, qui déséquilibre les relations humaines.

 

Votre narratrice, Mathilde, est un personnage très ambigu... Elle critique, juge, mais ne s'oppose que mollement au lynchage par sa famille de Rosanna, la gardienne, qu'elle affectionne pourtant. Que veut-elle vraiment ?

Si vous voulez dire que Mathilde est antipathique, c'est bien comme ça je que je l'entends ! (Rires). Mais, sa lâcheté la rend plus humaine et, à défaut d'apparaître héroïque aux yeux du lecteur, j'espère qu'elle présente un certain intérêt psychologique.

Mathilde est à une période charnière de sa vie. Elle est infiniment en quête de place... Elle a fini ses études, commence tout juste sa carrière d'avocate ; elle vit en couple, mais n'a pas encore d'enfant. Elle a été absente suffisamment d'étés pour poser un regard critique sur sa famille, mais elle ne sait pas encore quel camp elle va choisir. Elle ne sait pas encore si elle va transgresser le modèle familial ou l'adopter complètement. J'ai tendance à penser que l'on se construit en continuité ou en opposition par rapport à sa famille, et que cela demande une énergie considérable de se couper d'elle. Je crois que l'on échappe peu à la famille... Mathilde voit les faiblesses de son clan, mais se trouve comme happée par lui.

 

Justement quelle place pour une femme dans cette famille ? Et dans ce monde ?

J'ai le sentiment que les femmes aujourd'hui se revendiquent mères éperdument. C'était peut-être moins vrai dans les années 1970. Ce retour en force du postulat qu'être femme c'est avant tout être mère m'interroge profondément. Mathilde est une femme sans enfants ; elle n'a pas de poids dans la famille : elle n'a pas de légitimité à s'exprimer. Mais ce ne sont pas que les hommes que je condamne pour cet état de fait... Les femmes entretiennent savamment cet asservissement volontaire. Dans mon métier, j'observe un comportement quasi schizophrène de beaucoup de femmes : elles disent vouloir l'égalité entre les sexes ; mais cette égalité qu'elle revendique dans la sphère sociale, elle la refuse aux hommes dans la sphère privée. Je ne donnerai qu'un exemple, qui me semble particulièrement significatif : la difficulté des mères à accepter une garde des enfants à temps partagé après un divorce ou une séparation.

 

Mathilde a trente ans, comme vous, comme moi... Votre roman insiste sur son sentiment d'appartenir à une génération « sans guerre et sans combats ». Ce malaise est-il le vôtre ?

Oui, ce malaise est aussi le mien. Celui du capital chance lié à la naissance, d'abord. Mais pas seulement... Il y a plus que ça dans le vertige de Mathilde. Je crois qu'on a perdu la croyance en une perfectibilité de l'homme. Il n'y plus de visions de l'humanité à long terme, de grands courants de pensées pour donner des directions à la jeunesse... Il n'y a plus de réinvention de l'homme par lui-même aujourd'hui. En fait, Mathilde souffre d'un manque d'identité générationnelle.

Souvenez-vous des premières pages de la Confession d'en enfant du siècle d'Alfred de Musset : cette réflexion du narrateur sur le passé et l'avenir, sur l'héritage de sa génération et son impact sur sa propre existence. Le décalage avec notre génération est frappant. Celle-ci ne s'impose pas dans l'écriture de l'histoire et, en cela, son destin lui échappe. Pour ne donner qu'un exemple : la question des retraites concerne directement les jeunes, car ce sont bien eux qui vont financer celles des générations plus âgées... Mais nous ne les avons pas entendus s'exprimer sur le sujet ? Quelle est leur prise de position ?

La jeune génération n'est jamais invitée à s'exprimer dans les grands débats de société, mais ils ne cherchent pas non plus à arracher le droit qui leur est refusé. Comprenez-moi bien : je ne regrette pas les temps de guerres ou de révoltes. Mais Mathilde évolue dans un monde en inertie. L'histoire ne lui donnera pas l'occasion de prendre position, de s'approprier son époque.

 

Au final, quelle est donc la faute de goût pointée du doigt dans le titre du roman ? Les possibilités semblent multiples...

Je n'ai pas de réponse simple à cette question. Cela peut aussi bien être d'avoir construit cette piscine affreuse pour le symbole de richesse qu'elle représente, que d'avoir proposé à la gardienne de s'y baigner. Que Rosanna ait pensé qu'elle pouvait effectivement en profiter, ou le fait, au final, de lui avoir refusé de s'y baigner même aux heures où les « patrons » sont absents... Mon objectif était de forcer le lecteur à s'interroger sur son propre système de valeurs, car c'est cela qui détermine une faute de goût. Une faute de goût n'est jamais qu'un préjugé. J'aurais pu intituler mon livre La piscine, mais un titre trop descriptif aurait induit un jugement définitif. Je voulais susciter l'interrogation et non pas donner aux lecteurs une marche à suivre.

 

Propos recueillis par Aurore Gojard

 

Caroline Lunoir

La Faute de goût

Ed. Actes Sud

113 pages - 16 €

Last modified onjeudi, 12 janvier 2012 11:29 Read 4434 times