#115 - Du 10 f�vrier au 01 mars 2009

Actu Entretiens Zoom Portraits Extraits

  Wallace post mortem  
  Un buzz pour rien (ou pas grand chose)  
  C'est le Printemps ! (rires)  
  Un ruban pour J.K. Rowling  
  Orgueil, pr�jug�s et Zombies  
  Bruno de Cessole obtient deux magots  
  L'�crivain am�ricain John Updike est mort  
  Marcel Schneider est mort  
  Rambaud jug� incorrect  
  Des citrons pour Orange ?  

inscription
d�sinscription
 
Entretien avec Chloe Delaume


Le Cri du sablier met en sc�ne deux voix, l'une relan�ant toujours l'autre. Un rapport avec la fonction ma�eutique du dialogue, qui permet de mettre au jour une v�rit� ?



Oui. Le monologue aurait �t� impossible comme structure et comme mode de narration, une logorrh�e isol�e aurait �t� illisible et aucun soliloque ne permet d'avancer, d'accoucher de soi.



D'o� " l'autopsy "�



En r�alit�, je consid�re la psychanalyse comme une fumisterie tr�s dangereuse. C'est une th�orie intellectuellement tr�s stimulante mais dans la pratique, les psy veulent toujours avoir raison. Ils ne veulent jamais l�cher les clefs, se pr�sentent comme les gardiens du Temple, " vous �tes la petite brebis qui va se faire occire, restez � votre place... ". Pour le livre, c'est venu comme un jeu, au fur et � mesure (je n'ai pas de plan de travail, j'avance comme je le sens). Pour une meilleure lisibilit�, j'ai d'abord eu cette id�e d'une structure schizo, avec deux " moi ". Peu � peu l'un a pris la forme d'un psy. Il ne pouvait rester tel quel, �'aurait �t� d'une mauvaise foi d�lirante, et �a n'aurait pas convenu au sujet� Il fallait donc supprimer ce psy qui ne pouvait pas �tre l� tout en l'�tant. D'o� le jeu de mots un peu facile de l'autopsy.



Le Cri du sablier c'�tait trouver les mots pour le dire ?



Et parfois les mots pour les mots. Certains mots ne sont l� que pour des raisons de musicalit� et de connotation sonore. Je n'ai pas peur du vol d'Icare � la Queneau. Les mots ont pour moi une certaine autonomie. Michel Surya dit que le rapport entre le livre et ses lecteurs est une affaire de malentendu et je pense qu'il a raison. Des personnes peuvent avoir lu quelque chose de tr�s diff�rent de ce que j'ai pens� �crire et c'est une richesse suppl�mentaire.



Un espace de jeu ?



C'est �a. Un espace comme une porte, une ouverture, et un espace ludique�



C'est ce qui diff�rencie Le Cri du sablier de l'autofiction sordide�



C'est vrai qu'il existe une mode du " je fais ci, je fais �a ", du quotidien version trash mis en forme de fa�on tr�s cavali�re sous pr�texte que seul le sujet compte� Je consid�re que ce n'est pas de la litt�rature. C'est un objet-livre, de la restitution d'exp�rience qui ne m'int�resse ni en tant que lectrice, ni en tant qu'auteur dans la mesure o� il n'y a aucune jouissance d'�criture, autant tenir un pseudo-journal intime� Cela dit, quand Despentes a sorti Baise-moi, il y avait quelque chose de neuf, m�me si ce n'est pas assimilable, pour moi, � de la litt�rature � proprement parler. Le discours �tait int�ressant, et d'autant plus que le ton �tait tr�s cru, vulgaire� Le probl�me se pose quand �a tourne au proc�d�.



Tu penses que cette " mode " va continuer ?



J'ai l'impression qu'il y a une forme de lassitude des lecteurs tant que des auteurs -pas mal ont d� prendre conscience qu'ils avaient �t� mont�s comme des �crivains alors que non� Les critiques aussi en ont assez. Cette ann�e, tout le monde s'est plaint de la rentr�e litt�raire� Mais c'�taient les m�mes auteurs que d'habitude, � part deux-trois t�tes d'affiche qui ont publi� l'ann�e derni�re et qui ont pris des vacances� On a la rentr�e litt�raire qu'on m�rite. Les m�dias ont cr�� et port� un courant qu'on dit litt�raire alors qu'on ne peut pas appeler litt�rature une simple restitution de faits, sordide ou pas� Et quand ce n'est pas sordide, on essaie de faire passer �a sous l'�tiquette " vie de tous les jours "� Mais je suis d�sol�e, ce n'est pas de la litt�rature, on a juste l'impression, apr�s avoir ferm� le livre, qu'on a pass� une heure avec quelqu'un de tr�s ennuyeux ou de tr�s sympa dans un caf� Il n'y a pas d'�motion, au mieux on rit ou on pleure parce qu'on est touch� par l'anecdote elle-m�me, mais ce n'est pas de la litt�rature.



Le Cri du Sablier, c'est une fa�on de tourner cette non-litt�rature en d�rision ?



Oui, une mani�re de dire que les faits sont secondaires par rapport � la langue, que la seule chose qui existe vraiment, c'est le Verbe et que m�me une intrigue qui tiendrait en trois lignes, qui serait tr�s trash, utiliserait le " je ", et s'inscrirait dans l'autofiction, on peut en faire quelque chose d'autre. Je ne suis pas en train de me poser en fer de lance de quoi que ce soit, Le Cri du Sablier est une tentative, une exp�rimentation, rien de plus.



Qui passe par une certaine exigence aupr�s des lecteurs� Certains livres se m�ritent ?



Oui, je le pense vraiment. On bousille les lecteurs, ces derni�res ann�es. Pour sch�matiser, avant, il y avait le grand public et, disons, l'intelligentsia. Mais le ph�nom�ne branch� a fait irruption dans ce dernier milieu. La hype a voulu s'emparer des objets litt�raires, faire tra�nasser les �crivains du c�t� des expos et des perf� Au bout d'un moment, on s'est retrouv� avec un ph�nom�ne, cr�� de toutes pi�ces par cette " troisi�me colonne ", de livres tr�s bien faits question marketing� D'abord, ils touchent le grand public parce que ce n'est pas difficile � lire, que c'est du " je fais-ci, je fais-�a ", qu'il s'agit d'autofiction, de types qui vont dans des bo�tes ou des restaurants branch�s et citent parfois nomm�ment des personnes qu'on voit � la t�l� ou qu'on entend � la radio. Ils touchent bien s�r leur propre milieu, et ils touchent l'intelligentsia parce qu'ils expliquent que c'est un nouveau courant litt�raire et que c'est l� que �a se passe aujourd'hui, avec les m�dias pour soutenir leurs dires. Je n'ai rien contre les m�dias, il ne se passait peut-�tre rien � ce moment-l�� Mais ils ont suscit� l'�v�nement et maintenant ils se plaignent�



Tu penses que les rep�res ont �t� brouill�s et que �a n'a rien de r�jouissant ?



Ceux qui sont suppos�s avoir une certaine exigence se mettent � commenter des livres qui racontent des beuveries en bo�te de nuit et des histoires de cul par un " c'est divertissant "� Mais la litt�rature n'est pas faite pour �tre " divertissante "�



La litt�rature doit r�inventer un langage ?



Oui. Mes lectures fondatrices, ce sont les pataphysiciens et les fins de si�cles d�cadents, l'Oulipo, Queneau, le travail de la langue avec des contraintes� Les Fleurs Bleues est un de mes livres pr�f�r�s et L'Automne � P�kin m'a passionn�e quand j'�tais adolescente parce que c'�tait la premi�re fois de ma vie que j'avais un bouquin que je pouvais relire dix fois de suite de fa�on diff�rente. C'est vivant, dr�le, mouvant. La langue joue en elle-m�me, pour elle-m�me, gagne en ind�pendance et contrebalance un fond qui n'est pas tr�s gai� Pour �tre plus pr�cis, dans un passage des Mouflettes, j'ai utilis� toutes les d�finitions qui sont en note de bas de page de po�sies de Rimbaud. �a ne sert � rien mais �a m'a fait rire� C'�tait un choix venu du hasard (le volume �tait sur la table) mais je voulais des mots un peu d�suets, j'ai pris ces notes de bas de page et je me suis impos�e cette contrainte de d�part. C'est un exercice stimulant. Je n'ai pas pu rencontrer Perec, je m'arrange comme je peux�



A la recherche d'une voix/voie nouvelle ?



Je ne crois pas qu'on soit dans le marasme. Pour EvidenZ, [revue que Chlo� Delaume anime avec Mehdi Belhaj Kacem et dont le num�ro 2 sera �dit� en janvier 2002 par Sens & Tonka], on a une �quipe de jeunes auteurs venant de la philo, de la musique �lectronique, du th��tre, des arts plastiques, de la po�sie exp�rimentale. C'est beaucoup plus dur � lire et � publier, mais il existe un vivier� Enfin, c'est toujours la m�me chose, quand on a le nez dedans, on se rend compte au mieux 50 ans apr�s de la valeur des livres� En m�me temps, les artistes maudits appartiennent au pass�, les m�dias sont plus pr�sents, les milieux maill�s. Le type qui pond des trucs g�niaux et agonise dans sa chambre de bonne, ce n'est plus vraiment d'actualit�.



En parlant d'actualit�, ou plut�t de retour d'actualit�, qu'est-ce que tu penses du Nouveau Roman ?



C'�tait un mouvement important qui a laiss� des traces. Et une entreprise exp�rimentale qui a ses limites comme toute entreprise exp�rimentale� Le concept �tait int�ressant et r�pondait aux pr�occupations d'un moment. Il existait un jeu, un travail sur la langue et la recherche d'une proposition. Un objectif que l'Oulipo et les pataphysiciens avaient aussi. Dans les deux cas, il s'agit d'aboutir � une nouveaut�, de trouver un autre angle, de cr�er sans avoir conscience, au d�part, de ce qui nous attend. On sait o� ne veut pas aller et on finit par trouver un ailleurs. On peut s'�garer, mais on avance, on d�broussaille. On ne tient pas forc�ment tr�s longtemps sur cette position mais on a cherch�



Justement, comment en es-tu venue au Cri du sablier ?



Apr�s Les Mouflettes d'Atropos, j'ai �crit un petit texte, Mes week-end sont pires que les v�tres [qui vient d'�tre publi� aux Editions du N�ant], qui a servi de petit terreau exp�rimental pour Le Cri du sablier. A posteriori, on peut y voir une ast�risque ou une note de bas de page sur le passage sur l'�poux dans Le Cri� Et puis je voulais travailler sur le p�re mais je ne savais pas par o� commencer, je n'arrivais pas � trouver les mots, �a donnait du Mallarm� sous cortisone, une catastrophe� Et puis une amie, Mich�le Khan, qui s'occupe de mes frontispices, m'a montr� un dessin qui m'a frapp�e, je lui ai sugg�r� le titre du Cri du sablier, et tout s'est d�clench�. Le p�re, c'est le sable, le s�diment qui ne part pas, dont on peut pas se d�barrasser� C'est microscopique et �a fait mal. Puis on peut faire beaucoup de m�taphores sur le grain. Le rapport au temps est l�, bien s�r, et le sablier est un objet troublant, compos� de sable cristallis� par la chaleur, le verre, et de sable proprement dit. Avec mes amis, je parle du Vagissement du minuteur, mais c'est une autre histoire�



Quelle filiation �tablis-tu entre Le Cri du sablier et Les Mouflettes d'Atropos ?



Les Mouflettes, c'est un premier texte fait beaucoup plus lentement, compos� de fragments que j'ai r�colt�s et assembl�s sans savoir ce que �a allait donner. Il y avait des extraits parus �� et l�, dans EvidenZ 1, par exemple, et des prises de notes accumul�es. C'�tait une exp�rimentation stylistique un peu na�ve, il y avait un peu tout et n'importe quoi� Une mise � plat g�n�rale et un livre plus brut de d�coffrage, moins �crit, plus potache, mais qui a permis au style du Cri du sablier de poindre. Il existe aussi une filiation th�matique, avec la mouflette� A savoir une petite fille sur laquelle se greffe une m�taphore fil�e des gamines des Atrides toujours punies, avec ces Iphig�nies qui courent partout� La misandrie, aussi. Les hommes s'en prennent plein la gueule. L'homme est tr�s violent ou tr�s l�che, c'est toujours sous-jacent.



Dans quelle mesure est-ce que l'�criture du Cri du sablier �tait pour toi une prise de risque ?



D�voiler une partie de mon intimit� ne me d�range pas. Le risque vient de la foi qu'on met dans l'exp�rimentation de l'�criture� Et si c'�tait vain ? Que le mouvement initial aboutisse � un syst�me, un agencement m�canique et pr�somptueux, st�rile� On peut essayer de faire bouger les choses, de lutter contre le bon go�t culturel actuel et des d�marches pr�tendument litt�raires qu'on ne consid�re pas comme telles, mais cela peut donner quelque chose de creux et de snob, comme pour certaines avant-gardes. Quand on raconte qu'on mange ses �ufs durs et qu'on va faire ses courses au Monoprix, on risque juste de s'entendre dire qu'on est ennuyeux. Quand on essaie d'inventer un langage, on peut �tre consid�r� comme une petite pr�tentieuse qui se prend pour bien plus qu'elle n'est, c'est plus douloureux.



Et pour finir� Des projets ?



Le num�ro 2 d'EvidenZ, un travail pour le CIPM de Marseille, et une commande de fiction radiophonique pour France-Culture o� je vais m'inspirer de Pirandello.

Propos recueillis par Minh Tran Huy


 
Scott Heim
St�phane Guibourg�
Maylis de Kerangal
Roxane Duru
Marie-Catherine Vacher
Nick McDonell
Tristan Garcia
Thomas Pynchon
Jean-Marc Roberts
Richard Powers
  ARCHIVES
 
contact | © 2000-2009  Zone littéraire |