James Frey : rencontre avec le dernier bad boy américain

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Mille Morceaux est un premier roman qui accroche d’emblée : il passionne, émeut, interpelle à chaque page. Ecorche aussi. Ecorche surtout. Son héros est son auteur : il s’appelle James Frey. Il a 35 ans, a commencé à se droguer et à boire dés ses 12 ans. A 24, il se réveille en centre de désintoxication, le corps et l’esprit démolis. Paraît qu’il faut remonter la pente : la mort, celle qu’on cherche au bout de la seringue, n’est plus si loin. Personne n’y croyait, il l’a fait.

Dans Mille morceaux , vous racontez le séjour en désintoxication d’un alcoolique et drogué endurci nommé… James Frey. Pensez-vous que le livre aurait eu autant de succès s’il n’avait pas été une histoire vraie ?
Peu importe qu'il soit édité comme fiction ou non-fiction. Si le livre est un bon livre, s’il est bien écrit, les gens le liront sans se poser cette question.

Comment expliquez-vous cet intérêt des gens pour les récits vrais – en France, on appelle ça de l’« auto-fiction » ? Pensez-vous que cette littérature l’emportera bientôt sur celle faisant appel à l’imagination ?
Les auteurs ont toujours écrit au sujet de leurs propres vies. Céline l'a fait, Hemingway et Fitzgerald, Henry Miller, Jack Kerouac et Charles Bukowski l'ont fait. La différence est que maintenant les livres consacrées aux vies d'auteurs sont éditées la plupart du temps comme des autobiographies. Je pense que les lecteurs les apprécient parce qu'ils se rapportent d’une façon ou d'une autre à leurs propres vies, qu’ils ont touchés par cette impression de proximité.

Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ? Etait-ce d’abord un journal ? A-t-il valeur de thérapie ou de témoignage ?
J'ai toujours voulu écrire un livre sur ce sujet. Je pensais que ce serait une bonne chose parce que je n'avais jamais lu un ouvrage concernant la dépendance à la drogue et à l'alcoolisme qui m’ait semblé honnête ou réaliste. Pendant mon séjour dans le centre de désintoxication, j'ai commencé un journal qui m’a servi de « guide » quand j'ai écrit le livre. J'ai également pu conserver tous mes enregistrements médicaux, légaux, les notes et rapports des thérapeutes. Ce livre ne doit pas être considéré comme une thérapie ou un témoignage. C'est d’abord une histoire.

Breat Easton Ellis dit de votre livre qu’il est « essentiel » : êtes-vous content d’avoir touché cet auteur ? Est-il pour vous une référence ? Y’en t-il d’autres en littérature que vous aimez simplement et/ou dont vous vous sentez proche ?
J'ai été très honoré qu'Ellis lise mon livre et soit disposé à écrire une citation pour sa publication. Je pense que c’est l'un des meilleurs auteurs vivants en Amérique et je l’admire pour de nombreuses raisons. J’aime aussi les auteurs que j’évoquais tout à l’heure : Baudelaire, Celine, Henry Miller, Hemingway, Fitzgerald, Jack Kerouac, Bukowski. Ce sont mes héros.

Un qualificatif revient également souvent au sujet de Mille morceaux : on parle de « roman générationnel ». A l’image d’un Larry Clarke (Ken Park )ou d’un Gus Van Sant (Elephant) qui dans leurs films montrent les dérives d’une jeunesse américaine paumée, vous sentez-vous ainsi le représentant d’une chose prêtant à l’identification ?
Je pense que l'expérience que j'ai eue est effectivement une expérience que beaucoup de gens de ma génération ont connue, de manière différente, ou dans une moindre mesure. Je pense que mon histoire, ce que j’ai fait, sont des choses qui correspondent à mon époque, au monde tel qu’il est aujourd’hui.
Sans me considérer comme un modèle, j’espère néanmoins être reconnu comme un auteur important de ma génération. Mon histoire peut générer par certains côtés un sentiment d’identité collective, mais c’est un phénomène qu’on retrouve à chaque génération.
Quand j'écris, j'écris pour l'avenir, je veux vraiment « faire sens ». Je rejette certaines formes d'écriture, que je peux trouver dépassées, ce en faveur de quelque chose de nouveau et contemporain. Finalement, j’aimerais assez être un représentant de mon temps, mais nous ne saurons pas cela avant quelques années !

De même, à travers les autres pensionnaires du centre – Miles le juge, Matty, l’ancien boxeur, Mickael qui travaille à l’université, Léonard, l’homme d’affaire borderline, Lilly, l’ancienne prostituée, Ted, Ed…, à travers vous, qui êtes issu d’une classe sociale assez élevée, on voit des tranches très différentes de la société atteintes par l’alcoolisme, la toxicomanie. Pensez-vous que ce soit le reflet d’un malaise social propre à la société occidentale ?
Je ne pense pas que ce type de problèmes soit spécifique à la société occidentale. Il y a des fanatiques, des alcooliques, des drogués partout dans le monde, dans chaque pays, à chaque niveau socio-économique, dans chaque religion. Ca a toujours ainsi et ça le sera toujours. L’une des raisons pour lesquelles j'ai raconté l’histoire personnelle de toutes ces personnes que j'ai connues pendant mon hospitalisation, qui venaient effectivement de milieux sociaux différents, était de démontrer cette réalité.

En vous lisant, on pense à Transpotting (Danny Boyle), à Requiem for a dream, (le réalisateur Darren Aronovsky, partage d’ailleurs avec vous l’idée que la nourriture, la télévision sont aussi des dépendances) car même si votre roman se déroule durant la phase de désintoxication, beaucoup de références très expressives sont faites à l’état de dépendance, cette « fureur » qui commande tout votre être. Avez-vous vu ces films ? Les trouvez-vous justes dans leur illustration de la dépendance ? Y’a-t-il d’autres films ou des livres sur le sujet qui vous ont marqué ?
J'ai vu ces deux films J'en ai vu beaucoup d'autres et j’ai lu de nombreux livres concernant l'alcoolisme et la dépendance aux drogues. Je pense que la plupart d'entre eux ne racontent que des conneries. Une majorité dépeignent la dépendance comme un état presque romantique, passionnant, ce qu’elle n'est absolument pas. La dénonciation de ce détournement de la vérité est une autre de mes motivations à écrire Mille morceaux : je n'avais jamais lu, ni vu une description exacte des effets de la dépendance. En réalité, c'est une apocalypse, une horreur qu’on s’inflige à soi-même, il faut la décrire telle qu’elle est, sans masques.

Dans le livre, vous refusez de suivre les règles des AA et vous vous en sortez quand même, grâce à votre volonté, à l’amour et à l’amitié. Ces règles – les 12 étapes- rappellent en effet beaucoup le fonctionnement de ces groupes, de ces associations de soutien en tout genre, qui ne cessent de se créer et que Chuck Palaniuk dénonçait dans son roman Fight Club. Pourquoi ce refus ? Avez-vous peur de l’embrigadement ?
Je ne crois pas en Dieu. Je ne crois pas qu'un dieu est responsable de mes problèmes, comme je ne crois pas qu'un dieu pourrait les résoudre. Le AA est basé sur une croyance ferme en un dieu : il était évident que ce système n’allait pas marcher pour moi. Je ne suis en revanche pas effrayé par le AA, de quelque façon que ce soit. Il est ce qu’il est, c’est un processus qui a ses règles, auxquelles on adhère ou pas. Il aide un bon nombre de gens, des adultes qui en ont besoin, mais son fonctionnement ne correspondait pas à mes convictions. J’ai du trouver autre chose…

Il vous a fallut probablement beaucoup de courage pour vous mettre ainsi à nu, vous exposer autant dans votre roman. Vous faites particulièrement bien ressentir la presque insurmontable possibilité de résister aux drogues. N’avez-vous jamais eu peur de replonger ?
Cyril Collard, le réalisateur français des Nuits fauves, a dit une fois que le but de l'art est de découvrir son âme. Je partage l’idée de cette déclaration, et c’était important d’essayer de la mettre en pratique en écrivant ce livre. Je ne pense pas que je retoucherai un jour à la drogue ou à l’alcool. J’en ai fini avec cette merde.

La jaquette du livre indique que vous êtes à l’écriture de votre second roman : c’est une nouvelle carrière ? Que peux-t-on vous souhaiter dans votre vie, à présent – on a en tous cas cette impression à vous lire – que vous avez gagné le plus dur combat ?
Je suis un écrivain maintenant. Je l’intention d’écrire beaucoup de livres. Je veux être l'un des auteurs les plus importants de mon temps. Ce sera un jour le cas, sinon je mourrai
en essayant.

Maïa Gabily

Mille morceaux
James Frey
Ed. Belfond
0 p / 0 €
ISBN:
Last modified onmardi, 26 mai 2009 23:36 Read 2940 times
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