Sofi Oksanen
Sofi Oksanen

Generation War

Chroniques

Si on peut lui reprocher de plonger pour la troisième fois dans l'histoire estonienne, après Purge et Les Vaches de Staline, Soki Oksanen sort en tout cas de son chapeau un récit envoûtant que seuls les plus opiniâtres mériteront.

Un livre sur la guerre de 39-45 à lire sous le paisible soleil de l'été français 2013 était déjà une sacrée gageure. Pire, ce livre traite de la guerre de 39-45... en Estonie. Impossible de l'attaquer avec légèreté donc, d'autant qu'il démarre âprement, dans les tranchées précisément. D'autant plus que son écriture est complexe, parfois même aussi torturée que son sujet. Et que son histoire est incontestablement sombre et alambiquée. Il ne faut d'ailleurs pas se perdre en traversant les forêts occupées de Sofi Oksanen. Ses personnages l'auront appris à leurs dépens, deux cousins que tout séparera et une jeune femme qui les réunira. Roland fait de la résistance, Edgar a opté pour la collaboration et Judith s'amourachera d'un officier allemand avant d'être rattrapée par ses racines. Un trio dramatique, qui illustre si bien toutes les perfidies et bassesses dont l'homme est capable, tous ces petits arrangements avec soi-même. Dans un seul but pourtant, finalement difficile à condamner, du moins compréhensible : vivre mieux, vivre bien. C'est là où Sofi Oksanen accroche. Une fois maîtrisés les ressorts chronologiques et géographiques du récit, son talent pour l'ellipse apportera de la vie, jusqu'à nous faire presque sentir la chair sous les doigts, traçant un chemin universel auquel il deviendra bien plus difficile de tourner le dos.

Le jour et la nuit

Quand ce ne sont pas les émois amoureux, c'est une indicible horreur qui se devine entre les lignes, à l'instar de la torture des Juifs qui ont survécu aux Allemands : « à ce titre, aux yeux du droit soviétique, il ne pouvait être qu'un espion à la solde du Reich ». L'atrocité s'invite même avec une certaine élégance : « il est un homme sensé, on n'a pas besoin de le menacer : seuls les minables se font torturer au fer à repasser ». Edgar se rassure en ces termes quand il craint être dévoilé. Tout y est, la terreur et la paranoïa. Les fissures sont délicatement évoquées. En quelques mots, Sofi Oksanen sait rappeler d'où viennent ces hommes et dire ce qu'ils ont vécu. L'horreur avant le faste. La campagne avant la ville. Le personnage du cousin collabo est ainsi brillamment écrit. On s'éprendrait de pitié pour cet insecte qui tente désespérément de s'en sortir, que l'on regarde se débattre sur le dos parce qu'on le sent trop petit pour réussir, qui peine à assumer totalement ce et ceux qu'il écrase sur son passage au nom d'une hypothétique reconnaissance. Minable et méprisable, vil et malhonnête, presque pathétique. « Il a écrasé son sentiment de frustration comme un cafard ; il avait déjà perdu assez de temps. » Mais il y a aussi dans l'écriture de Sofi Oksanen une faculté à parsemer d'images belles comme le jour une période aussi obscure et sale et des situations aussi tragiques. Ses métaphores si poétiques surprennent par leur luminosité et appellent à s'arrêter pour mieux s'imprégner de la moindre lettre, pour mieux en sentir chaque recoin. Comme une brève goulée d'air avant de replonger dans l'enfer. «J'ai mis ma main sur son cou et j'ai entortillé une boucle de ses cheveux autour de mon doigt. Sa nuque avait une souplesse de temps de paix. » Des images pleines, qui en appellent aux sens comme à l'imaginaire, avant de nous transporter loin, très loin. « Entre les nuages, les étoiles scintillaient jusque dans ses yeux, semblables à des colombes sauvages baignées dans du lait. » Mais il faut faire vite : la magie et le romanesque ne dévieront pas Sofi Oksanen de son objectif. Raconter, derrière l'histoire d'un exterminateur bouffi par l'envie, celle de toutes les occupations, raconter les séquelles de toutes les guerres. Dehors et dedans.

Quand les colombes disparurent
Sofi Oksanen
Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli
Éditions Stock
408 p. - 21,50 €

Last modified onlundi, 23 septembre 2013 21:23 Read 2898 times