Richard Powers : « Je suis une sorte d'hybride »

Interviews
Un, deux, trois, dix mondes. Aucune terra incognita ne semble étrangère à Richard Powers, ranger de profession. Réalité virtuelle, biologie moléculaire... Mais s'il est un substrat à roman dans la science, c'est bien le cerveau, siège de toute narration. Dans la chambre aux échos, Richard Powers va donc à la rencontre de son propre créateur, à la confluence de la réalité et de toutes les fictions. Zone l'a trépané pour vous. Interview.

Beaucoup d’écrivains – on peut citer Michel Houellebecq – utilisent le monde scientifique dans leurs romans. Le résultat est souvent clinique et/ou cynique. Malgré votre intérêt profond pour les sciences, il n’y a pas une trace de déshumanisation dans vos livres. Vous aimez l’humanité à ce point ?

Quelle entrée en matière ! Quels sont mes sentiments pour l’humanité? Que je lise un ouvrage cynique ou clinique, peu importe, pourvu qu’il est ingénieux, puissant ou désespéré. Il me semble en fait que le cynique est juste un romantique qui a peur que son amour pour l’humanité puisse ne pas être partagé. Il y a des moments de grande noirceur dans mes livres des moments où les personnages font des choses insupportables, à eux-mêmes ou aux autres… Des moments au-delà du pardon où l’idéalisme le plus pur se révèle être en fait intéressé ou aveugle.
Mais, à mon sens, l’esprit de la Grande littérature – qu’il se cache derrière l’amertume, le nihilisme ou la branchitude – peut toujours être résumé par un « Quand même » [En français dans le texte, NDLR]. Nous devons tous être pardonné et même aimé en dépit, ou parce que nous sommes tous digne de pitié. Ce qui m’intrigue dans votre question est que vous opposez science et humanisme… Je me dois d’insister sur cette fausse dichotomie : il n’y a rien de plus humain que la recherche scientifique en ses d’espoirs, ses peurs, ses motivations ou ses conséquences. Et des philosophes et des sociologues contemporains comme Bruno Latour l’ont bien rappelé aux écrivains américains !

Vous pensez comme un scientifique mais votre écriture est très poétique. L’explication réside-t-elle dans votre double cursus en science et littérature ?

Ce double cursus est plutôt la conséquence de mon tempérament que la cause : je ne vois pas vraiment de différence entre la curiosité omnivore d’un scientifique et les effusions du poète. Alors, oui, cette abominable dichotomie de soi-disant « deux cultures » divise peut-être une bonne partie de l’humanité en deux camps, forçant certains à croire qu’ils doivent faire un choix entre raison et affect, entre faits et sentiments. Mais pour beaucoup, ce dualisme est un non-sens. La plupart des scientifiques que je connais sont des poètes du dimanche, de grands esthètes ou de fins philosophes de banquet. De plus, s’il y a une quelconque haine de l’empirisme de la part des poètes, je ne suis pas au courant. Peut-être un ressentiment mutuel, mais né de l’envie, pas d’autre chose.

Si l’on considère la très large portée de vos goûts (programmation, musique, ornithologie…), peut-on dire que vous êtes un dilettante, dans le bon sens du terme, évidemment !

Dilettante est un peu péjoratif en Anglais, mais j’endosserais le costume fièrement ! Les nombreux métiers que je me serais bien vu exercer ont généralement été la carrière des protagonistes de mes livres. C’est une chance énorme en tant qu’écrivain de pouvoir vivre intensément au moins par procuration toutes les vies que je n’ai pas eu. Mais la présence de toutes ces disciplines dans mes romans a une autre motivation. Ce qui effraie ou passionne les gens sont souvent les meilleurs indices sur leur personnalité et rien ne peut régir plus étroitement notre paysage émotionnel ou nous définir mieux que nos professions. Nous y passons après tout la majorité de nos journées !

Peut on dire alors que vous écrivez de la “science+fiction” ou de la fiction scientifique? Vous sentez-vous l’âme d’un vulgarisateur, quand vous traitez de sujets aussi divers que la neurologie, dans La chambre aux échos, de la biologie moléculaire dans Gold bug variation (non traduit encore en Français) ou de la réalité virtuelle dans Plowing the dark (idem) ?

Latour, encore lui, appelait l’exploration scientifico-littéraire la « scientifiction » : de la fiction nourrie des intérêts de la communauté scientifique, pour la distinguer de la fiction qui pour une part utilise la science en arrière-plan ou comme façade ou au contraire comme un support à un imaginaire alternatif, ce que l’on appelle plus simplement la science fiction. Le but n’est pas de créer une nouvelle esthétique du savoir scientifique, il en possède déjà une très profonde, avec ses tenants et ses aboutissants. Il y a au moins autant de cultures scientifiques qu’il y a de cultures tout court, j’irais plus loin : la culture créée par les sciences empiriques supportent la comparaison avec d’autres identités transnationales, à travers les âges.
Le but de mon travail est plutôt de montrer le côté absolument inaliénable des sujets scientifiques, technologiques et du champ littéraire traditionnel : l’exploration du soi et de la société en lutte pour s’accommoder d’un monde fini et mortel. Si le rôle du roman est de poser des mots sur notre environnement, comment est il possible de le faire sans y placer au centre ces immenses forces qui nous façonnent tous ? Représenter le monde du XXIe siècle sans faire de la science et de la technologie les protagonistes serait comme raconter l’Europe médiévale sans mentionner l’Eglise.

Vous avez écrit La chambre aux échos d’une manière originale en utilisant un logiciel de reconnaissance vocale ! Vous vouliez éviter d’avoir mal aux mains ? Ecrire sans limitations physiques ?

Je l’utilise à l’instant même ! Mes mains ne touchent pratiquement plus les claviers en ce moment… Et c’est le troisième roman que j’écris de cette façon. Dicter mes textes est plus rapide et précis pour moi que les taper. J’arrive à des pointes de vitesse de 140 mots par minute. Parler dans une pièce vide demande un peu d’entraînement mais une fois que la barrière initiale est franchie, il est très difficile de faire marche arrière : forcer des pensées complexes à entrer dans des lettres trop simples, en tapant sur cette interface si peu ergonomique un doigt à la fois, ce n’est plus possible.
En plus de la vitesse et de la simplicité, et au-delà même de l’économie de peines et de douleurs pour mes articulations, la dictée numérique offre deux autres avantages. La création est plus douce et plus fluide, sans avoir à « shifter » constamment entre mon imaginaire et le processus mécanique de l’écriture. Cela me ramène à la lucidité originelle du langage, qui est initialement notre relation la plus naturelle avec les mots. De plus, je peux entendre la pulsation et la cadence de mes phrases au fur et à mesure de leur création. Beaucoup d’écrivains lisent pour eux-mêmes à haute voix leurs brouillons. Je peux moi aussi m’entendre mes phrases mais à l’instant même où je les écris ! Ce qui compresse la création et la révision en un seul flux, plus continu.

Vous êtes considéré comme un écrivain pointu en France mais votre travail a des tournures très classiques à mon sens, un peu à la manière de Philip Roth. Jusqu’où plongent vos racines littéraires ?

Les plus profondes plongent jusqu’au modernisme européen des premières décennies du XXe siècle : Proust, Mann, Joyce, Svevo, Musil… Mon esthétique, mon style ou mon ton ne sont pas forcément les leurs mais ces livres m’ont fait découvrir que la mimesis [Au sens aristotélicien, la mimesis est l'imitation, la représentation du réel par la littérature, NDLR] de la réalité conventionnelle pouvait être à la fois subversif et attrayant et que le résultat – ni vraiment réaliste, ni complètement abstrait – créait en fait une sorte de troisième axe qui reflète mieux et plus robustement la façon dont notre cerveau aux multiples zones désagrège et réassemble le monde. Je suis une sorte de mulâtre, un hybride, quelqu’un qui ne veut pas choisir et qui même prend plaisir à briser les catégories.

Une des théories que vous empruntez dans La chambre aux échos suppose que la narration est la façon dont notre cerveau accède à la réalité. Cette dernière n’est-elle donc juste l’histoire la plus majoritairement acceptée : c’est une pensée plutôt séditieuse…

Maintenant que j’ai fini le livre, je ne suis même plus sûr que la réalité serait aussi stable que le consensus narratif dont vous parlez. Le fonctionnement de nos cerveaux, tous autant qu’ils sont, n’est ni harmonieux, ni fixe, ni continu, ni même très fiable ! Nos têtes sont remplies d’un parlement bruyant constitué d’au moins trois cent subdivisions, chacune d’entre elle mettant à jour un bon nombre d’autre dans un processus continu d’approximation récursive [par calculs approximatifs et répétés, NDLR] … et chacune d’entre elles est susceptibles de subir des dommages passagers ou irréversibles, plus ou moins graves. La réalité nous arrive approximativement, par des ajustements continus : la triangulation de processus produits eux-mêmes par des milliards d’années de correction. Le « je » n’est pas un autre, ce serait trop facile ; le « je » est une histoire qui ne fonctionne jamais tout à fait. Heureusement que les autres sont là pour aider à stabiliser le brouillon.

Est-ce que Oliver Sacks – célèbre auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau – ou tout autre neuropsychologue, d’ailleurs a été un modèle pour l’un des personnages principaux de La chambre aux échos, je veux parler de Gérald Weber ?

J’ai lu les travaux d’Oliver Sacks parmi d’autres en faisant les recherches pour mon livre, tout comme celui d’autres neuroscientifiques. Sur ce sujet, Sacks fait partie des écrivains les plus sensibles, son approche et son talent très expressif ont été une grande source d’inspiration. Mais l’homme Gerald Weber n’a rien à voir avec l’homme Oliver Sacks et je me suis échiné dans le livre à éviter qu’il y ait la moindre confusion biographique, au point même d’y introduire une blague à propos de quelqu’un qui aurait confondu Weber à Sacks !
J’ai néanmoins inséré quelques éléments réels comme les critiques occasionnelles dont a pu souffrir Sacks, que je trouve d’ailleurs largement infondées. Les possibilités dramatiques qu’ouvraient l’histoire d’un scientifique accusé d’exploiter ses patients malgré son empathie en tant qu’écrivain et docteur m’ont intéressé : que se passerait il si de telles accusations étaient portées à quelqu’un d’honnête et de sensible qui les auraient prises au sérieux ? C’est l’histoire de mon personnage, Gérald Weber.

Comment avez-vous découvert les grues, ces oiseaux qui sont proprement l’anima de votre roman ?

Je n’aurais même pas pu reconnaître une grue d’une cigogne jusqu’à un certain été, il y a huit ans. Je faisais le trajet en voiture entre l’Illinois et l’Arizona, où ma mère habite. J’étais en plein Nebraska après une journée entière de conduite quand, au coucher du Soleil, mon regard s’est porté sur un champ vide le long de l’Interstate 80 et alors j’ai vu ce tapis d’oiseaux d’à peu près 1m50, se disperser dans toutes les directions. J’ai pensé que je souffrais d’une transe due à l’autoroute et j’ai failli quitter la route. Cette vision était absolument saisissante, en partie parce que je ne savais pas ce que je voyais et parce que ce rassemblement était si primordial. Elles m’apparurent comme une sorte de relique préhistorique, complètement indifférente à l’humanité.
Quand j’arrivai enfin à la ville la plus proche – Kearney – je pris une chambre au motel le long de l’Interstate. Après une petite enquête, j’ai découvert que plus d’un demi-million d’oiseaux – 80 % de la population des grues migrantes en Amérique du Nord – faisait une halte sur cette petite portion de la Platte en mars de chaque année, métronomiquement, puis continuait leur route sur plusieurs milliers de kilomètres. Le lendemain matin, j’étais levé avant l’Aube pour assister au rituel matinal – la cité des oiseaux se dispersant pour une journée de chasse. L’expérience étant plus spirituelle que tout ce que j’avais pu faire jusqu’alors : ces grands oiseaux bipèdes dansant et chantant en une gigantesque communion, d’une intelligence étrange et belle.

Le syndrome de Capgras est un déni paranoïaque de la réalité. Le cerveau de Mark évacue les personnes qu’il aime le plus et son cerveau élabore des histoires très complexes pour expliquer leur disparition et leur remplacement par des ses sosies… Fascinant mais parmi les centaines d’affections neurologiques existantes, pourquoi avoir choisi celle-là ?

La caractéristique qui rend le syndrome de Capgras si déstabilisant est sa sélectivité. Le malade ne peut pas reconnaître que ses proches. Des relations occasionnelles, des collègues, des voisins ou des amis « normaux », pas de problèmes. En revanche, ils soutiendront que leurs parents, leur épouse, leurs enfants ou tous ceux qu’ils aimaient sont maintenant des imposteurs, des remplaçants. C’est une aliénation très profonde de la relation entre la mémoire intellectuelle et la mémoire émotionnelle, entre la nature ad hoc [adaptée, NDLR] et ex post facto [rétroactive, NDLR] de l’intelligence rationnelle. Et c’est un bon exemple de l’improvisation fragile de notre ego. Cela en dit aussi beaucoup sur les ressources énormes que nous pouvons déployer même quand toute continuité est interrompue de façon aussi fondamentale.
Mais c’est aussi une métaphore extrêmement souple… Du refus de la parentalité ou de la relation interpersonnelle qui ronge notre présent, par exemple, mais aussi du déni de l’Amérique de son lien pourtant si fort au reste du monde tout comme pour cet échec de l’humanité à accepter sa parenté avec le reste de la Création. En parodiant une vieille chanson, je dirais qu’on ne rejette que ceux que l’on aime. Vivre dans ce monde post 11 septembre est une expérience si proche en termes d’éloignement, de faux-semblants et de dédoublement : les choses les plus familières, les plus intimes sont devenues si étranges qu’on ne les reconnaît plus.

Laurent Simon


Richard Powers
Ed. Le Cherche midi
470 p / 21 €
ISBN: 274910937X
Last modified ondimanche, 19 avril 2009 15:00 Read 2502 times
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