#102 - Du 01 septembre au 20 septembre 2007

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Lyonel Trouillot : Am�res Cara�bes


Ha�ti : la dictature sous les tropiques. Politique aussi convaincu qu'�crivain passionn�, Lyonel Trouillot est en plus chansonnier, journaliste, directeur �ditorial, universitaire... Son dernier roman L'Amour avant que j'oublie aborde une autre terra incognita, l'intime.

Zone: L'amour avant que j'oublie est votre onzi�me livre, le 6�me publi� par Actes Sud. Evoquant trois hommes qui ont �t� les figures tut�laires ayant pr�sid� � votre destin�e litt�raire, il a des allures de � livre-testament � alors que vous �tes loin d'avoir l'�ge ! Qu'est-ce qui vous a amen� � explorer cette voie ? Ne craignez-vous pas une certaine exposition intime ?

Oui, je crains "l'exposition intime". Souvent je dis �crire pour dispara�tre. En m�me temps, on ne peut vivre ni parler dans l'oubli totale de soi. Tout livre est un peu un retour sur soi-m�me. Cette "halte terrible" dont parle Octavio Paz. Cette horrible banalit� du voeu de rencontre qui n'inspire � l'autre que le crachat ou l'indiff�rence a marqu� ma jeunesse. L'image de la femme qui revient le plus souvent dans mes po�mes est celle d'une "femme qui ne sourit que de dos". Cela dit, L'Amour avant que j'oublie n'est pas un roman autobiographique. "L'Ecrivain", comme les autres, est un personnage de fiction. Le travail de m�moire est l'appropriation de multiples ressentis que l'�criture, avec ses r�ussites et ses maladresses, vient redessiner, rassembler en une ou quelques destin�es.

Vous brassez dans ce livre l'id�e de l'h�ritage, celle de raconter le pass� avant que la m�moire ne l'ab�me, y avait-il dans cette d�marche un sentiment d'urgence ?

Il n'y a pas d'�ternit�. Pas pour l'�tre humain, en tout cas. Je confesse que chaque prise de parole a pour moi le statut, sinon le pressentiment, d'une "derni�re fois". Je cours donc lentement dans ce livre vers quelque chose qui a besoin de sortir, question de ne pas mourir, comme le personnage de l'Historien, "avec son pi�ge dans sa gorge". Cela tient � la fois de la modestie et du besoin quelque peu vaniteux ou pu�ril de communiquer. "Tout se perd et rien ne vous touche / ni mes paroles ni mes mains / et vous passez votre chemin / sans savoir ce que dit ma bouche", �crivait Aragon. Il s'agit donc d'accepter et de nommer la perte, autant que faire se peut. Nous sommes tous des vaincus. La richesse du vaincu - elle peut rester secr�te - est son testament. Il ya deux mani�res de faire. On peut l'aboyer, saisir au collet le passant anonyme, le terroriser. Ou esp�rer le passage, l'existence d'un �tre qui voudrait bien nous �couter. Dans les deux cas, on n'est jamais s�r de "toucher". mais on essaie, chacun � sa fa�on.

Avec Les Enfants des h�ros (paru en 2002 et republi� cette ann�e en poches dans la collection Babel), vous �tiez dans la veine qu'on vous conna�t, � savoir une litt�rature engag�e, prenant � c�ur de d�crire la situation catastrophique de Ha�ti � travers l'histoire des jeunes Colin et Mari�la. La situation a-t-elle �volu�e ? Etre �crivain l�-bas est-il diff�rent que l'�tre en France ?

Les choses ont chang� en Ha�ti: le pays est une d�mocratie formelle comme une coquille vide. Et � la fois, rien n'a chang� : on retrouve les m�mes m�canismes d'exploitation et d'exclusion. Je n'aime pas l'expression "situation catastrophique" que vous utilisez. Sans nier l'existence de catastrophes, dans la r�alit� de mon pays ou dans celle du monde. La catastrophe est un fait, pas un �tat. Dans Les enfants des h�ros, comme dans Bicentenaire, ou plus encore dans Rue-des-pas-perdus, j'expose la difficult� d'�tre, la p�nible naissance � soi-m�me dans les conditions objectives d'une communaut� d�chir�e. Le malheur est le produit le plus d�testable des soci�t�s humaines. Il tue les corps. J'�cris les romans des corps ali�n�s (Th�r�se, Jos�phine), des corps assassins (Little Joe), des corps assassin�s (Lucien, Jacques). Mais j'essaie de ne jamais les r�duire � ce qui leur arrive. Je consid�re m�me le d�sespoir comme qualit� agissante. Je ne refuse pas l'�tiquette d'�crivain engag�. Mon voeu est d'�crire des livres qui ne pactisent pas avec le r�el. Avec ces salet�s: l'exploitation �conomique, la bondieuserie, la quasi discrimination, la soumission du d�sir f�minin � l'ordre social... Quand une bourgeoise ha�tienne pour qui ses domestiques ne sont pas des humaines - y compris le beau gar�on de cour - me dit qu'elle appr�cie ce que j'�cris, j'ai honte. C'est que je n'ai pas frapp� assez fort. En ce sens, j'ai horreur des laideurs ha�tiennes. Mais mon pays n'est pas que �a. Aucune r�alit� n'est r�ductible � son mauvais c�t�. M�me l'infecte bourgeoise. Bien s�r, il est des gens qui ne changeront pas. Quand cela s'av�re �tre le cas, je n'�prouve aucune douleur � leur faire dans mes petits livres des fun�railles de premi�re classe. Etre �crivain en france, je n'ai pas les moyens de commenter l�-dessus. Etre �crivain en Ha�ti - pour moi, �videmment, car on ne peut fixer des r�gles g�n�rales - c'est ob�ir au jeu d�primant et suave du travail sur les mots sans fermer la porte au r�el qui nous interpelle. J'�cris avec ce que je vois, ce que je d�teste. Et quelquefois ce que j'aime.

Les Enfants des h�ros montrait bien toute la difficult� � juger d'un crime en cas de l�gitime d�fense (en l'occurrence deux enfants maltrait�s depuis toujours par un p�re violent qui l'ont emp�ch�s de continuer, d�finitivement) : Colin et Mari�la sont rattrap�s par la justice, vous n'auriez pas imagin� qu'ils s'en sortent ?

Oui, ils auraient pu s'en sortir. Quelqu'un d'autre aurait pu �crire une fin donnant sur le grand large. J'aime l'id�e que quelqu'un viendrait terminer autrement mes livres ou les prolonger. J'ai �t� tr�s fier d'apprendre que quelqu'un voulait prolonger Th�r�se, lui donner vie au-del� de mon petit texte. Cela semble n'avoir �t� qu'une boutade, et j'en souffre un peu. L'id�e me plaisait. mais par-del� la blessure d'orgueil, je sais n'�tre gu�re un sp�cialiste des fins heureuses, mais j'esp�re offir au lecteur que cela int�resserait la possibilit� de produire sa propre fin. Sur Mari�la et Colin, j'esp�re que s'ils existent dans la vie (et il en existe des comme eux dans la vraie vie) ils ne seront pas rattrap�s par la police d'une soci�t� pourrie qui ne leur a rien donn�, c'est peut-�tre pour cela que j'ai �crit ce livre dans lequel ils se font pi�ger. Si l'on pouvait �crire des livres qui feraient dire au lecteur: "Merde! Ce n'est pas juste", ce serait peut-�tre pas mal...

Dans L'amour avant que j'oublie, c'est la rencontre avec une inconnue que le narrateur n'ose pas aborder qui provoque l'envie de lui �crire cette lettre / roman. Il avoue plusieurs fois au cours du r�cit n'avoir pas aim� vraiment une femme dans sa jeunesse : l'absence de l'amour intensifie-t-elle l'engagement politique du professeur qu'il est, et par l� m�me son inspiration litt�raire ?

Dans les faits, l'absence de l'exp�rience amoureuse rend le corps (la vue et l'ouie) disponible pour autre chose. C'est un livre sans toucher, et la vie de "l'Ecrivain" est une vie dans laquelle il manque d�sesp�r�ment de corps. Forc�ment cela donne au regard une certaine acuit�. La difficult� a �t� pour moi de ne pas �crire le roman du d�pit. A sa place, j'aurais sans doute dit merde � l'amour, aux femmes, un peu comme ce personnage du docteur Jivago qui devient par d�pit une machine � broyer sans remords ni �moi. Mais, "l'Ecrivain" est un personnage de roman qui cherche la bont� et fait une vie (la vie n'est parfois rien qu'un souvenir et une esp�rance) de cette grande absence. Le regard est fondamental en tant qu'hommage � l'Autre. Tout ne peut na�tre que de cette existence ext�rieure � la n�tre, de cette mati�re vive qu'est le corps qui abrite l'�tre. Surtout le langage. On conna�t l'importance du corps dans la po�sie d'Eluard... "L'Ecrivain" a engag� ailleurs le temps de l'indisponible corps de l'autre, mais au bout du parcours c'est dans ce corps absent et vu par hasard qu'il cherche une fin et une naissance.

Aucun des trois hommes que vous d�crivez au pr�alable, l'Etranger, l'Historien et Raoul, ne ressemble de fait � l'image qu'il renvoie, chacun porteur d'un secret qui rend son existence (ou ce qu'il en donne � voir selon) bien plus romanesque : est-ce � dire que vous pensez que la fiction na�t d'abord de la r�alit� ?

Tout homme peut �tre le romancier de lui-m�me. Produire un r�el � sa convenance, une fiction. Tout devient alors � la fois vrai et faux.

Apr�s ce roman tr�s personnel, pensez-vous revenir � une veine plus engag�e ou au contraire poursuivre dans cette voie jusque l� in�dite ?

Je ne sais pas si ce roman est aussi �loign� des autres que vous le laissez entendre. Je ne sais pas quel livre j'�crirai demain. Celui qui s'imposera � moi. Avant d'exister, le livre commence par me devenir n�cessaire. Pour mon �quilibre ou mon d�s�quilibre int�rieur. de toutes les fa�ons on finit toujours par parler d'amour, de haine, de l'humain.

Propos recuellis par Ma�a Gabily

Propos recueillis par


 
Françoise Bourdin
Gideon Defoe
Leonora Miano
Gérard Berréby
Ariel Kenig
Begaudeau, Bertina et Rohé
Karine Tuil
Emmanuelle de Boysson
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