#102 - Du 01 septembre au 20 septembre 2007

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Lettre � France


A un mois du premier tour des �lections pr�sidentielles, le dernier livre d�Ariel Kenig : Quitter la France para�t � point nomm�. Une lettre de rupture destin�e � la France. Avec un verbe qui vient de ses tripes et ce style nerveux qui lui est propre, le jeune auteur jette au pays des droits de l�Homme son vrai visage. Il torpille ses principes fondamentaux, ses symboles et ses � discours � la con � pour faire surgir la r�alit� d�une France an�mique, d�pass�e et protectionniste. Acerbe, violent, enrag�, il la saigne sans culpabilit� et dresse son portrait au vitriol. � la superficialit� de tes revendications, ta haine de l�autre, ton manque de lucidit�, ta mus�ification, les libert�s que tu restreins� Ta d�pression, ta surdit�, ta parano�a, ton p�tainisme endormi, ta lenteur, tes automatismes de m�fiance (�) tes flics qui d�barquent dans les �coles, ton manque de rage ou ta rage mal plac�e. Ta discontinuit� dans l�engagement, ton renoncement � briller, ce d�calage entre la pens�e, l�acte et la parole(�) voil� ce que je refuse �. Si Ariel Kenig expulse son ressentiment, c�est s�rement pour mieux le dig�rer et continuer � vivre dans son pays qu�il aime mais ne reconna�t plus. Ses accusations virulentes et crues sont amplifi�es par une analyse politique et sociale lucides. Celles d�un � ras le bol � g�n�ralis� per�u et v�cu par tous les citoyens lasses et d�senchant�s que nous sommes. Lire � Quitter la France � avant de s�enfermer dans l�isoloir et de choisir entre la peste et le chol�ra serait une n�cessit� publique.

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Ton dernier roman "quitter la France" est une lettre de rupture adress�e � la France. Tu t'exprimes � elle avec un Verbe ac�r�, incisif, violent. Tu expulses tout ce qui te fait mal � vivre en son sein "maternel" sans te ni la m�nager. Pourquoi ce besoin d'�crire ce livre ?

Mes deux premiers romans (Camping Atlantic et La Pause, ndlr) traitaient de la place d�un individu dans un groupe, un milieu social. Quand ont �clat�es les �meutes de banlieue, je me reconnaissais dans la violence qui s�exprimait, � la diff�rence pr�s que je retournais cette violence contre moi. Et je touchais les limites de l�autodestruction. Alors je me suis ressaisis, je me suis remis � �crire. Non pour interpr�ter les �meutes (ce n�est pas pour rien qu�elles se sont pass�es de mots), mais pour d�crypter les symboles. Qu�est-ce qu�il y a derri�re notre drapeau ? Comment vit-on ? Qu�attend-on ? Pourquoi le pays est-il � en crise � ? J�ai vingt trois ans, j�ai toujours entendu dire que le pays �tait � en crise �, que c��tait horrible, qu�il fallait d�battre et agir� Mais au bout du compte, au bout de vingt-trois ans, tu t�aper�ois que peu de choses avancent, et l�, tu te dis que la neurasth�nie semble convenir � tout le monde. Sauf que moi, �a ne me convient pas. Alors j�ai �crit ce livre comme un acte personnel de d�sob�issance civile.


Lorsque tu as commenc� � l'�crire, avais-tu un objectif pr�cis en t�te ?

Non. J�ai commenc� � �crire un pamphlet sur le sentiment de France, un peu � l�aveugle, pendant que j��crivais un peu d�autofiction, comme �a, dans mon coin. Puis je me suis aper�u que les deux textes fonctionnaient comme une m�taphore mutuelle. Et la m�taphore, c�est un peu la base de la litt�rature, alors je me suis dit qu�en travaillant, je parviendrais � un texte vraiment int�ressant, autant dans le fond, intime et social, que dans la forme. C�est � ce moment-l� que les choses ont commenc� � me d�passer. La premi�re �bauche me faisait peur� Ce qui �tait plut�t bon signe ! J�ai continu�

A la fin tu dis d'ailleurs au psychanalyste qui t'interroge sur la teneur de ton livre qu'il n'est en rien politique. Pourtant il l'est bel et bien...

Il ne l�est pas au sens purement politique. Ce n�est pas un cahier de dol�ance ou un programme. Je ne suis pas un expert, je ne suis pas en mesure de dire qu�il faut telle augmentation de budget pour tel ou tel secteur, ou telles institutions � m�me si je suis instinctivement pour la reconnaissance du vote blanc et l�obligation de voter. En revanche, c�est politique au sens quotidien, de la m�me fa�on que de dire bonjour � untel ou untel, de lui serrer la main ou de ne pas le faire peut vite se r�v�ler politique. C�est politique comme le fait d��viter au maximum les noms de marques dans mes livres. Ou d��viter � tout prix d�y parler de t�l�vision et de people. Ou de toujours mettre un �crivain en exergue afin qu�un lecteur d�butant puisse se dire � ah, tiens, la phrase me pla�t, je vais acheter le bouquin �� C�est comme �a que j�ai commenc� � lire. Ce sont les clefs que l�on m�a donn�es. Maintenant, j�essaie d�en redistribuer quelques-unes� D�ailleurs je publie un petit livre grand public, � 2 euros, qui va dans ce sens l�, en juillet. Cela s�appelle La litt�rature fran�aise est un jeu, chez Librio.

Dans cette lettre tu �cris noir sur blanc l'incomp�tence et l'absurdit� de ce pays de la libert�, de l'�galit� et de la fraternit�. Un discours que l'on peut entendre dans les bistrots, les caf�s, dans la rue... partout en tendant l'oreille. Comment aimerais-tu alors que les lecteurs ressentent ton texte ?

C�est vrai. Ce sont des choses que l�on entend tout le temps, et que j�ai �crites, voire retranscrites. � partir de l�, j�aimerais que ces gens-l� se disent : ok, on prend acte et maintenant, on passe � autre chose, je vais agir, je vais m�engager � pour moi � et consacrer mon surplus d��nergie � mon prochain� Au lieu de d�battre et de se plaindre pendant mille ans. Le d�bat en lui-m�me est une activit� qui pla�t beaucoup. On d�bat de tout sur tout et avec n�importe qui. Et quand le d�bat s��puise, on en change, puis l�on revient dessus deux ans apr�s. Parmi les exemples desquels je me sens tr�s proche, il y a l�euthanasie, la prostitution, l�illettrisme ou la pauvret� Et sur tous ces sujets, je me dis que c�est du m�pris que de d�battre comme on le fait. J�aimerais que l�on se sente un peu plus humble par rapport � tout �a. Que l�on ferme sa gueule quand une infirmi�re ou une prostitu�e parle de son m�tier. Et que les politiques ne disent pas : � Oui, vous avez raison de dire �a � parce que ce n�est pas avoir raison ou tort que de d�crire le r�el de la m�me mani�re que l�on n�a pas raison ou tort d��tre transsexuel. Face � �a, nous devons nous prot�ger des commentaires et agir en terroristes. Chacun dans son domaine ou dans celui o� il pense pouvoir aider. Comme Vincent Humbert, Augustin Legrand, Fabrice Lucchini (parce que c�est un terroriste, lui aussi) ou plein d�anonymes. Ou quelques �crivains comme Virginie Despentes que je ne me lasse pas d�aimer.

Une des principales fonctions (pour ne pas dire essentielle) de l'�criture et de l'art en g�n�ral tient � sa dimension subversive et par la m�me politique. Mais aujourd'hui on est loin de Moli�re, de Voltaire et de Maiakovsky! Quel est ton point de vue.

Je ne suis pas du tout d�accord. Le seul truc, c�est qu�on n�explique pas l��uvre d�Elfred Jelinek au 20 heures parce que �a n�int�resse personne. Et c�est terrible, parce que l�on passe � c�t� d�une vie �norme. Les centres d�int�r�ts collectifs se d�placeraient. On arr�terait de regarder la maison de son voisin en se demandant si Lapeyre, c�est mieux que Castorama. Mais on pr�f�re �teindre les lumi�res des �claireurs. Sauf quand la lumi�re est loin, qu�elle vient du pass� parce qu�elle n��blouit plus de la m�me fa�on. Elle ne met plus en danger. En parlant d��claireur, je suis r�cemment pass� au cimeti�re Montparnasse o� Guillaume Dustan est enterr�. Je voulais revoir sa tombe. Je me rappelais de l�endroit exact o� il �tait enterr� mais je n�ai rien trouv�. Pas d�inscription, rien. Je ne sais pas pourquoi. En sortant, je me suis dis que c��tait � l�image du sort que la soci�t� lui avait r�serv�. Alors, quand Michel Houellebecq l��voque aujourd�hui avec �norm�ment de tendresse (et qu�il est � peu pr�s le seul mec � en parler), je me dis que Houellebecq, qu�on aime ou pas ses livres, est un �crivain d�utilit� publique. �a me bouleverse.

Propos recueillis par Doreen Bodin


 
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