#112 - Du 14 octobre au 05 novembre 2008

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  Renaudot pour Mon´┐Żnembo  
  Goncourt pour Rahimi, la P.O.L position  
  Le Flore pour Garcia  
  Mort de l'´┐Żcrivain am´┐Żricain Michael Crichton  
  Femina et Medicis: c´┐Żt´┐Ż ´┐Żtrangers  
  Melnitz et Vollmann meilleurs ´┐Żtrangers  
  Blas de Robl´┐Żs M´┐Żdicis´┐Ż  
  Chateaureynaud a de l'Imaginaire  
  Kundera d´┐Żfendu par ses pairs  
  Femina pour Fournier  

inscription
d´┐Żsinscription
 
Z´┐Żro Humain, de Jean-Marc Agrati

 Le Chien a des choses ´┐Ż dire
Jean-Marc Agrati
Hermaphrodite
Prix éditeur
0.00 francs
0 pages
© Hermaphrodite , 2001

Apr´┐Żs une premi´┐Żre publication dans la revue Hermaphrodite "L'Usine ´┐Ż miracles", in n´┐Ż8, le Chien a continu´┐Ż ´┐Ż nous tenir en laisse. Les ´┐Żditions Hermaphrodite ont d´┐Żcid´┐Ż de publier en recueil les nouvelles de Jean-Marc Agrati. Le chien a des choses ´┐Ż dire est une suite de nouvelles. De petites histoires dans lesquelles la r´┐Żalit´┐Ż se prend des crocs-en-jambe futuristico-surr´┐Żalistes de toute beaut´┐Ż. Entre tendresse et nostalgie d'un monde perdu o´┐Ż les chiens et les enfants pourraient s'aimer en toute simplicit´┐Ż et un monde virtuel et proph´┐Żtique, o´┐Ż les inventions de l'homme seraient en pleine crise mystique ! Parution pr´┐Żvue pour d´┐Żcembre 2003.

Zone-litt´┐Żraire remercie sinc´┐Żrement Philippe Krebs, Jean-Marc Agrati et William Guyot de la maison Hermaphrodite.




Le soldat Boris nous faisait des signes. Plant´┐Ż l´┐Ż-bas, il ondulait comme une algue, ´┐Ża ne voulait rien dire. Le Capitaine, lui, il moulinait du bras. Il rameutait les troupes en vocif´┐Żrant comme un diable, et les gars s'engouffraient dans les fourgons. Les enfants autour n'en perdaient pas une miette. Une fille avec un ch´┐Żle multicolore et de grands yeux gris m'a fait un gentil coucou. Le dernier fourgon ´┐Żtait presque plein. Et le soldat Boris n'en finissait pas de faire des signes.
´┐Ż Attendez, Capitaine´┐Ż j'ai dit.
´┐Ż Faut ´┐Żvacuer ! Merde ! Et plus vite que ´┐Ża !
´┐Ż ´┐Żle soldat Boris´┐Ż il ne bouge pas´┐Ż il reste l´┐Ż-bas, debout´┐Ż il nous fait des signes´┐Ż il y a sans doute quelque chose ´┐Ż voir´┐Ż c'est bizarre´┐Ż
´┐Ż Ce qui est bizarre, c'est qu'il ne se d´┐Żp´┐Żche pas ! Merde ! On part ! Le pourrissage a commenc´┐Ż ! Il est o´┐Ż, l'indien ?
Je l'ai montr´┐Ż du doigt. Le Capitaine est devenu p´┐Żle.
´┐Ż Il fait des gestes, j'ai dit´┐Ż gracieux´┐Ż comme dans une repr´┐Żsentation ´┐Ż la con´┐Ż et il se gratte la jambe´┐Ż c'est quoi cette affaire ?
Le Capitaine a cach´┐Ż son visage dans ses mains. J'ai enfin compris.
´┐Ż Oh bon Dieu ! j'ai dit, il est sur une mine ! Il ne peut pas lever le pied !
J'ai continu´┐Ż de dire bon Dieu, bon Dieu, bon Dieu. Le Capitaine a explos´┐Ż :
´┐Ż Putain merde ! Mais qu'est-ce qu'il fout l´┐Ż-bas ? Pourquoi il se prom´┐Żne comme ´┐Ża, le soldat Boris ? Hein ! Monsieur le dr´┐Żle aime prendre de la hauteur ? ´┐Żapr´┐Żs les op´┐Żrations ? ´┐Ża doit ´┐Żtre ´┐Ża´┐Ż la po´┐Żsie des d´┐Żcombres´┐Ż Eh bien voil´┐Ż´┐Ż
´┐Ż Capitaine, j'ai dit, on ne peut pas´┐Ż
´┐Ż Merde ! Lieutenant ! Arr´┐Żtez votre caca pitoyable et regardez autour de vous ! Le pourrissage a commenc´┐Ż ! Zone Z´┐Żro Humain ! Vous comprenez ´┐Ża ? On a des hommes ´┐Ż ramener et des rebelles au cul ! Pas une seconde´┐Ż vous m'entendez ? Pas une seconde !
Je me suis senti pi´┐Żg´┐Ż. Compl´┐Żtement coinc´┐Ż entre le soldat Boris et le Capitaine. Les ponts et les immeubles s'effondraient. Des drones survolaient la zone et larguaient des mines dans les d´┐Żcombres. Les yeux rougis, le Capitaine m'a montr´┐Ż le fourgon pour que je monte. Et il a disparu.
L'explosion m'a assourdi. J'´┐Żtais ´┐Ż terre. J'ai retrouv´┐Ż pas mal du Capitaine sur moi. Mon ventre ouvert d´┐Żgoulinait. ´┐Ża canardait de partout, mais les tirs se rar´┐Żfiaient. Je crois bien qu'on ´┐Żtait foutus. L´┐Ż-bas, il y avait un nuage blanc ´┐Ż la place du soldat Boris.

J'ai repris connaissance sous son ch´┐Żle multicolore, au fond d'une barque. J'avais envie de gueuler contre ce foutu ventre, mais elle a pos´┐Ż sa main sur ma bouche. Mes deux gardiens m'ont fait les signes les plus imp´┐Żratifs pour que je la ferme. Ils ´┐Żtaient jeunes, ils tenaient leur kalach pos´┐Że sur les genoux, je ne sais m´┐Żme pas s'ils avaient du poil au sexe. Un troisi´┐Żme godillait avec des gestes amples et lents, comme s'il remuait une sauce d´┐Żlicieuse. On longeait la c´┐Żte d´┐Żtruite.
La fille avait les yeux d'un gris si clair, si lumineux, que j'en oubliais la douleur. Un bel oiseau de mer a tournoy´┐Ż au-dessus de nous. Il a l´┐Żch´┐Ż son coquillage pour qu'il se fracasse sur la barque. L'´┐Żquipage a regard´┐Ż ce petit ´┐Żv´┐Żnement comme le malheur incarn´┐Ż. Le godilleur s'est arr´┐Żt´┐Ż de godiller. Et j'ai per´┐Żu le petit moteur de la torpille qui fon´┐Żait sur nous.
Le godilleur est retomb´┐Ż en pluie. Il y a eu le fracas du plongeon, la fra´┐Żcheur de l'eau et le frottement des petites bulles. Et toutes ces ombres lisses et grises qui glissaient autour de nous. Il y en avait tellement que j'ai eu peur d'en toucher une par m´┐Żgarde. Les cris noy´┐Żs de mes gardiens me sont parvenus. Les requins s'accrochaient par grappes ´┐Ż leur ventre, leurs jambes et leur poitrine. Ils festoyaient violemment, se tortillant pour mieux arracher leurs morceaux. La fille multicolore tenait ma cheville. Elle l'a serr´┐Że jusqu'´┐Ż y incruster ses ongles, puis elle a l´┐Żch´┐Ż prise. J'ai d´┐Żriv´┐Ż. Un coquillage qui tombait du ciel. ´┐Ża tenait quand m´┐Żme ´┐Ż peu de choses, le repas de toutes ces ombres.

´┐Ż C'est qui celui-l´┐Ż ?
La voix masculine venait d'un chien ´┐Żnorme pench´┐Ż sur moi. Un autre chien dans le genre femme l'a rejoint.
´┐Ż Force internationale, elle a dit, regarde les rangers.
´┐Ż Oh´┐Ż tu sais´┐Ż les rangers´┐Ż
Sous sa gueule de vieux chien-loup, le menton de l'homme ´┐Żtait sceptique. De grosses boucles Rasta pendaient de part et d'autre du masque. Une main de femme, dissimul´┐Że par une large patte d'´┐Żpagneul d´┐Żsoss´┐Że, a soulev´┐Ż un pan de ma chemise.
´┐Ż Il est dr´┐Żlement ab´┐Żm´┐Ż, elle a dit, il s'est tra´┐Żn´┐Ż sur les r´┐Żcifs.
´┐Ż Oh, toi ! Tu m'entends ? D'o´┐Ż tu viens ? a dit l'homme en secouant mon ´┐Żpaule.
´┐Ż Je sais pas, j'ai dit´┐Ż de l'autre c´┐Żt´┐Ż il y avait des combats.
Ils ont rigol´┐Ż.
´┐Ż Des combats, il y en a partout ! a dit la femme.
Puis ils n'ont plus rigol´┐Ż. Un drone s'est stabilis´┐Ż au-dessus de nous.
´┐Ż Bouge pas, a chuchot´┐Ż l'homme-chien, t'es un putain de mort, t'as compris ?
La machine braquait sa cam´┐Żra sur nous. La chienne-femme a soulev´┐Ż de son museau ma chemise pour flairer la d´┐Żchirure.
´┐Ż L´┐Żche, a chuchot´┐Ż l'homme, pendant qu'il faisait mine de mordre ma gorge.
´┐Ż C'est pas rago´┐Żtant, a dit la femme.
Elle m'a quand m´┐Żme l´┐Żch´┐Ż le nombril. ´┐Ża me chatouillait, mais j'ai tenu bon. Le drone a repris de la hauteur.
´┐Ż Le d´┐Żguisement´┐Ż j'ai dit.
´┐Ż Eh oui, a dit l'homme´┐Ż zone interdite´┐Ż pas d'homme´┐Ż mais les drones tol´┐Żrent les chiens, les animaux´┐Ż normal´┐Ż ils n'en finiraient pas.

Jfox et Jacobine vivaient dans les ruines d'une baraque, au bord de la mer. Ils partageaient une pi´┐Żce avec une ch´┐Żvre, ´┐Żvelyne, deux chevreaux, Bastian et Rapha´┐Żl et Arthur, le chien. Du fromage s´┐Żchait un peu partout. Un carr´┐Ż de mousse par terre, deux sacs ´┐Ż dos dans un coin et c'est tout. Une d´┐Żbauche de couleurs venaient contredire tout ´┐Ża. Bouddhas oranges, Christs jaunes, Krishnas bleus et Ganeshs rouges se disputaient les murs.
´┐Ż Putain, j'ai dit, vous en avez trouv´┐Ż, un coin !
´┐Ż C'est moi qui fais ´┐Ża, a dit Jacobine.
´┐Ż Ah ! c'est toi !
´┐Ż Eh oui.
Elle a enlev´┐Ż ses oripeaux de chienne, elle ´┐Żtait pas mal.
´┐Ż ´┐Ża doit vous casser le dos, j'ai dit´┐Ż se promener courb´┐Ż comme vous faites.
´┐Ż C'est une habitude, qu´┐Żelle a dit en sortant une trousse de soin.

Elle a expos´┐Ż fi´┐Żrement le r´┐Żsultat de l'op´┐Żration : un ´┐Żclat d'obus, des grains de sable, des brins de coraux et deux phalanges d'un doigt. Sans doute l'index. ´┐Ża venait du Capitaine. On a bien ri. Le d´┐Żner a ´┐Żt´┐Ż une vraie f´┐Żte. Pinard, fromage et galette maison. Je leur ai racont´┐Ż mon histoire.
´┐Ż ´┐Żet en plus, tu t'es labour´┐Ż sur les coraux, elle a dit, et le corail c'est mauvais, ´┐Ża repousse dans les plaies. C'est un miracle que tu sois encore en vie.
´┐Ż Le miracle, j'ai dit, c'est de tomber sur vous. Qu'est-ce que vous faites dans une contr´┐Że pareille ?! Z´┐Żro humain !
´┐Ż On lutte, elle a dit.
´┐Ż Vous luttez contre quoi ? Vous ´┐Żchappez aux drones en vous d´┐Żguisant en chien...
´┐Ż On repr´┐Żsente l'humanit´┐Ż, a dit Jfox, dans cette putain de dead zone´┐Ż d´┐Żsert´┐Że, justement, par l'humanit´┐Ż. On r´┐Żsiste.
Elle a pr´┐Żcis´┐Ż :
´┐Ż On l'´┐Żclaire de notre conscience. C'est le r´┐Żle de l'homme.
Je n'ai rien dit. Le gros Ganesh rouge jouait de la fl´┐Żte sur un mur. Elle roulait un p´┐Żtard. Elle m'a fil´┐Ż la premi´┐Żre taffe.
´┐Ż T'auras moins mal, elle a dit.
J'ai fum´┐Ż le joint. La ch´┐Żvre me l´┐Żchait les pieds.
´┐Ż Vous ´┐Żtes nombreux ? j'ai dit.
´┐Ż On est deux, a dit Jfox.
Ils ont rigol´┐Ż, ils ´┐Żtaient gentils. J'ai aspir´┐Ż ma deuxi´┐Żme taffe.
´┐Ż Et pourtant, il a dit, faut pas r´┐Żduire ´┐Ża´┐Ż ´┐Ż une initiative personnelle ´┐Ż la con, si tu vois ce que je veux dire.
´┐Ż La contribution est modeste, elle a dit´┐Ż
´┐Ż ´┐Żmais on y est, il a dit´┐Ż l'homme quoi´┐Ż debout sur ce bout de terre.
´┐Ż Ah´┐Ż c'est cosmique, j'ai dit.
Il a h´┐Żsit´┐Ż.
´┐Ż Ouais´┐Ż en quelque sorte´┐Ż
Il r´┐Żfl´┐Żchissait. J'ai repens´┐Ż au soldat Boris dans son nuage blanc. Et il a ajout´┐Ż :
´┐Ż ´┐Żmais c'est concret. On lutte contre l'inf´┐Żme.
´┐Ż L'inf´┐Żme ?
´┐Ż Oui´┐Ż parce que, tu comprends, il faut y ´┐Żtre´┐Ż dans l'endroit d´┐Żsol´┐Ż dans le dernier des endroits, pour ´┐Żtre s´┐Żr que rien d'inf´┐Żme ne s'y trame.
Jacobine pompait ´┐Ż mort sur le joint. La ch´┐Żvre a b´┐Żl´┐Ż en tapant du sabot, les chevreaux ont dans´┐Ż et Arthur a aboy´┐Ż une longue modulation que je n'ai pas comprise. Pourtant, il s'adressait ´┐Ż moi. Ganesch le rouge tremblait. Et moi aussi, je tremblais.
´┐Ż C'est rien, a dit Jfox, c'est le shit.

´┐Ż ´┐Ża y est, tu marches, elle a dit.
´┐Ż Ouais. C'est pas mal. Je n'ai plus de fi´┐Żvre.
´┐Ż Regarde ce que je t'ai fait, elle a dit.
Elle m'avait taill´┐Ż un beau costume de chien, un truc dans le genre berger des Pyr´┐Żn´┐Żes.
´┐Ż Putain´┐Ż faut mettre ´┐Ża´┐Ż sous cette chaleur´┐Ż
´┐Ż Eh oui.
Et apr´┐Żs un silence :
´┐Ż Tu sais, tu peux rester si tu veux.
´┐Ż Merci, non´┐Ż
´┐Ż Tu retournes chez toi ?
J'ai fait une moue ´┐Żvasive. Je m'´┐Żtais pos´┐Ż cette question un paquet de fois, et je n'avais toujours pas r´┐Żpondu. Jfox nous a rejoint.
´┐Ż Voil´┐Ż ton barda, il a dit. Tu as deux jours d'eau. Pour sortir de la zone, tu vas plein Nord. Voil´┐Ż une carte de quand ´┐Ża existait.
´┐Ż Et maintenant, tu mets ta peau, elle a dit.
´┐Ż Ah putain´┐Ż fait chier´┐Ż
Ils se marraient.
´┐Ż Et courbe-toi ! qu´┐Żelle a dit en tapant ma t´┐Żte.
Il m'a donn´┐Ż un b´┐Żton.
´┐Ż T'en laisses pas imposer par les chiens. Le caillou et le b´┐Żton, OK ? Et quand tu veux dormir, trouve toujours un ´┐Żtage et une porte. L´┐Ż, t'es tranquille. Rappelle-toi : un ´┐Żtage et une porte.
Arthur ´┐Żtait dans mes pattes, il voulait ´┐Żtre du voyage.
´┐Ż Il t'a ´┐Ż la bonne, a dit Jfox.

C'´┐Żtait un beau cadeau, Arthur. Dans cette d´┐Żsolation, il me renvoyait mes regards, il r´┐Żpondait ´┐Ż mes appels, il avait toujours l'air content et je pouvais lui parler. On s'est arr´┐Żt´┐Żs ´┐Ż un croisement.
´┐Ż Le chien, j'ai dit, tu crois que c'est par l´┐Ż ?
Il a regard´┐Ż, il ne savait pas trop. J'ai v´┐Żrifi´┐Ż sur la carte, oui, c'´┐Żtait par l´┐Ż.
´┐Ż Viens, le chien, j'ai dit.
Il venait, mais il a renifl´┐Ż une merde. Et il a stopp´┐Ż net. Il grondait, il reniflait, puis il grondait ´┐Ż nouveau. Et il a carr´┐Żment aboy´┐Ż. Il engueulait la merde.
´┐Ż Oh´┐Ż j'ai dit, c'est qu'une merde ! une petite merde marron-rouge ! Il ne peut pas ´┐Żtre bien gros, l'animal qui a pos´┐Ż ´┐Ża !
Mais mon compagnon aboyait rageusement, ´┐Ż faire peur.
´┐Ż Le chien ! j'ai dit, c'est quoi que tu nous fais l´┐Ż ? Allez ! On y va !
J'ai march´┐Ż, pensant qu'il me suivrait. Mais non, il ne me suivait pas.
´┐Ż Viens le chien, j'ai dit.
Il me fixait avec un air surpris, sans bouger d'un iota devant cette crotte ´┐Ż la con. J'ai continu´┐Ż, redoutant d´┐Żj´┐Ż de perdre sa compagnie. Je me suis retourn´┐Ż, il ´┐Żtait toujours l´┐Ż, ´┐Ż guetter mon retour. Et je me suis enfonc´┐Ż dans le quartier r´┐Żsidentiel, aux rues bord´┐Żes d'affreuses maisons vides, charcut´┐Żes par les balles, noircies par les flammes. Je me suis retourn´┐Ż. Mon bon vieux compagnon de route avait disparu. J'ai cri´┐Ż une derni´┐Żre fois :
´┐Ż Le chien !
Ce n'´┐Żtait qu'un cri ridicule dans ce quartier d´┐Żtruit. Et alors que je reprenais mon chemin, j'ai vu, ´┐Ż une dizaine de pas en face de moi, un putain de chien rose. J'ai clign´┐Ż des yeux. L'incroyable couleur persistait. Il me fixait, aussi intrigu´┐Ż que moi. J'ai fait trois pas pour para´┐Żtre d´┐Żcid´┐Ż. Il s'est avanc´┐Ż dans la m´┐Żme proportion. Je l'ai examin´┐Ż ´┐Ż l'abri de ma gueule de chien, la main crisp´┐Że sur mon b´┐Żton.
Sa peau pliss´┐Że, trop grande pour lui, retombait sur ses pattes comme de mauvaises chaussettes. Sa t´┐Żte renfrogn´┐Że ´┐Żvoquait le boxer, mais il avait des yeux en amandes, larges et bleus. Sa gueule ´┐Żtait plut´┐Żt un trou en bas de la t´┐Żte, cach´┐Ż dans les pliures de la peau. ´┐Ż la mani´┐Żre des cochons, son poil rare, presque translucide, laissait voir une peau toute rose. J'ai pens´┐Ż ´┐Ż toutes sortes de maladies, ´┐Ż des bains d'acide ou ´┐Ż des saloperies bact´┐Żriologiques. ´┐Ża m'a soulev´┐Ż le c´┐Żur, et il a d´┐Ż le voir, parce qu'il a aboy´┐Ż. Mais qu'aboyait-il ?
Un son jamais sorti de gorge de chien ! une modulation aigu´┐Ż, limpide, une vocalise per´┐Żante ! J'ai suffoqu´┐Ż sous mon masque de berger des Pyr´┐Żn´┐Żes. Mon b´┐Żton ´┐Ż deux mains, je me suis avanc´┐Ż pour faire taire le cabot. Mais je l'ai l´┐Żch´┐Ż tout de suite, quand j'ai entendu, tout autour de moi, un vaste pi´┐Żtinement accompagn´┐Ż d'un concert de hurlements ´┐Ż r´┐Żveiller la ville.
Chaque maison, chaque croisement, chaque foss´┐Ż vomissait des dizaines, des centaines, d'innombrables bestioles roses parfaitement identiques. Elles fon´┐Żaient sur moi gueules ouvertes. J'allais ´┐Żtre submerg´┐Ż et d´┐Żvor´┐Ż dans une petite seconde. Instinctivement, j'ai arrach´┐Ż ma peau de chien par l'´┐Żchine, je l'ai brandie comme un troph´┐Że et j'ai lev´┐Ż les yeux au ciel.
Ce geste a eu un r´┐Żsultat inattendu. Tous les chiens ont stopp´┐Ż leurs courses, les uns d´┐Żrapant, tombant et emportant les autres qui ont roul´┐Ż jusqu'´┐Ż mes pieds. La masse grouillante de corps roses avait parfaitement recouvert le goudron autour de moi. Le concert assourdissant et le pullulement de ces corps identiques ont eu raison de mes nerfs. J'ai cri´┐Ż :
´┐Ż STOP, MERDE ! FOUTUS CABOTS !
Et, en d´┐Żpit du bon sens, j'ai shoot´┐Ż comme un d´┐Żrat´┐Ż, dans le tas de chiens g´┐Żmissants.
Et tous les chiens se sont tus. D'un coup. On entendait le vent. Ils ont ´┐Żlargi le cercle ´┐Ż mes pieds, et ils se sont assis ! Tourn´┐Żs vers moi ! Tous autant qu'ils ´┐Żtaient !
´┐Ż ´┐Ża alors, j'ai dit.
J'ai eu un geste d'impuissance. J'ai lanc´┐Ż mes bras ballants sur les c´┐Żt´┐Żs et je les ai laiss´┐Ż retomber. Les mains ont claqu´┐Ż sur les cuisses. Tous les chiens se sont agit´┐Żs, chacun y allant de sa voyelle. Et ils se sont gratt´┐Żs, comme si une puce les mordait tous, au m´┐Żme moment et au m´┐Żme endroit. Mais non, ils ne se grattaient pas ! Ils frappaient leur cuisse de leur patte avant ! Du moins tentaient-ils ! Certains de la droite, d'autres de la gauche, d'autres enfin combinaient les mouvements des deux pattes avec plus ou moins de bonheur ! Ils m'imitaient !
J'ai voulu en avoir le c´┐Żur net. J'ai saut´┐Ż sur moi-m´┐Żme en faisant des petits moulinets des mains, des pieds et de la t´┐Żte. Un truc tr´┐Żs difficile ´┐Ż reproduire. Et dans une liesse animale, massive, toutes les peluches roses ont saut´┐Ż en agitant leurs pattes et en secouant la t´┐Żte ´┐Ż qui mieux mieux, essayant et r´┐Żessayant, encore et encore.
J'ai ri de la trouvaille, j'ai ri ´┐Ż m'asseoir et ´┐Ż me tenir les c´┐Żtes, et les roquets roses en ont profit´┐Ż pour pousser des hou hou hou redoubl´┐Żs, en se roulant ´┐Ż terre et en essayant, tant bien que mal, de se tenir les c´┐Żtes.
Un reste de rire m´┐Żcanique a r´┐Żveill´┐Ż la douleur dans mon ventre, sans que je puisse le r´┐Żprimer. Il s'aggravait d'autant plus que toute la compagnie repoussante tressautait au rythme de mes spasmes. Mais l'absurdit´┐Ż, l'´┐Żc´┐Żurement, la solitude et la soif se sont combin´┐Żs ´┐Ż nouveau. Mon vieux fond de cafard reprenait le dessus. Je me suis dit que dans ce pays de cauchemar, o´┐Ż la mort voulait ´┐Ż tout prix que je fasse quelques pas de plus, la seule chose que j'avais ´┐Ż faire, eh bien, c'´┐Żtait de marcher. Et de trouver de l'eau.
Mais toutes ces peluches´┐Ż aussi ´┐Żc´┐Żurantes soient-elles, elle devaient bien boire quelque part ! J'ai sorti ma derni´┐Żre bouteille et j'ai bu le restant de l'eau. ´┐Ża n'a pas manqu´┐Ż. Ils ont tous tir´┐Ż leurs langues roses et aboy´┐Ż de cette fa´┐Żon bizarre et chantante. D'un mouvement concert´┐Ż, ils ont pris un chemin qui quittait la route. Je les ai suivis.
Ils marchaient autour de moi, se disputant pour ´┐Żtre dans mes pieds et me renifler un peu. Derri´┐Żre toutes les pliures affreuses de leurs trognes, je devinais leur bonheur. J'avais gagn´┐Ż un bon millier de compagnons. Et pas seulement un millier, car au fur et ´┐Ż mesure qu'on approchait de leur repaire, de nouveaux venus en tous points semblables venaient grossir leurs rangs. Aussi loin que portait mon regard, je trouvais une petite tache rose qui accourait.

J'ai franchi les grilles d'une belle villa, comme on arrive victorieux aux marches du S´┐Żnat. L'immense foule de trognes roses me communiquait sa liesse. Tous jappaient et sautaient. La porte s'est ouverte. Je suis rentr´┐Ż. Les chiens roses se pressaient dans mes pattes, mais une voix masculine a dit :
´┐Ż Les Doudou, ´┐Ża suffit´┐Ż non, les Doudou, on reste dehors´┐Ż
C'´┐Żtait un robot m´┐Żnager, dans le genre chariot, un truc pas bien pratique.
´┐Ż Bonjour Monsieur, il a dit. Le docteur va vous recevoir. Il termine son th´┐Ż.
Quelqu'un ici ! Invraisemblable ! En pleine zone sinistr´┐Że !
´┐Ż Voulez-vous une boisson ? Un digestif ?
Un digestif, ´┐Ż cette heure´┐Ż vraiment, elle d´┐Żconnait, la b´┐Żcane.
´┐Ż De l'eau, s'il vous pla´┐Żt, j'ai dit.
´┐Ż P´┐Żtillante ? Plate ? Froide ? ´┐Ż temp´┐Żrature ambiante ou franchement glac´┐Że ?
´┐Ż Ce qu'il y a´┐Ż
´┐Ż Il y a tout.
´┐Ż Eh bien´┐Ż plate et´┐Ż franchement glac´┐Że.
Il ´┐Żtait un peu limit´┐Ż, mais il m'a servi un grand verre d'eau glac´┐Że qui ´┐Żtait le bonheur m´┐Żme. Je me suis vautr´┐Ż dans le canap´┐Ż. Il y avait une t´┐Żl´┐Ż. J'ai regard´┐Ż les reportages de guerre avec les bandeaux des valeurs boursi´┐Żres qui d´┐Żfilaient dessous.
´┐Ż Le docteur, j'ai dit, il termine toujours son th´┐Ż ?
´┐Ż Il n'a pas termin´┐Ż son th´┐Ż.
Bon. J'ai patient´┐Ż avec Highlander. Christophe Lambert poursuivait Ben Laden qui, en fait, ´┐Żtait lui-m´┐Żme un Highlander. Un immortel qui se trimballe au travers des ´┐Żges. C'est lui qui avait d´┐Żcapit´┐Ż Hitler dans son blockhaus, pompant ainsi sa force. Car Hitler aussi ´┐Żtait un Highlander. Je me suis tap´┐Ż le combat des immortels. Christophe Lambert s'en sortait pas mal. Puis j'ai dit au chariot :
´┐Ż ´┐Ża fait quand m´┐Żme une heure qu'il prend son th´┐Ż. Annoncez-moi !
´┐Ż Le docteur ne veut pas qu'on le d´┐Żrange quand il prend son th´┐Ż.
´┐Ż Annoncez-moi vous dis-je, je suis une connaissance. Il vous en voudra de m'avoir fait attendre.
Cette putain de petite machine n'a rien dit pendant quelques secondes.
´┐Ż On vous a annonc´┐Ż. Mais le docteur n'a rien pr´┐Żcis´┐Ż.
´┐Ż Indiquez-moi le chemin.
´┐Ż S'il n'a rien dit, Monsieur, c'est qu'il ne d´┐Żsire pas vous voir.
Il commen´┐Żait ´┐Ż me faire dr´┐Żlement chier, le chariot.
´┐Ż Ah putain merde ! je te dis qu'il m'attend !
´┐Ż Il n'a rien dit de tel, Monsieur. Le docteur est tr´┐Żs pr´┐Żcis d'ordinaire.
´┐Ż Bon Dieu ! On peut ´┐Żtre pr´┐Żcis pour certaines choses et pas pour d'autres ! On peut ´┐Żtre s´┐Żr que tu le fais dr´┐Żlement chier, le docteur !
´┐Ż Le docteur n'a rien dit de tel.
´┐Ż Ah putain ! Eh bien moi, je te le dis !
Je me suis dirig´┐Ż vers les escaliers.
´┐Ż Monsieur! Monsieur !
C'est pas un chariot m´┐Żnager qui allait me la faire. Je l'ai renvers´┐Ż d'un coup de pied. Il a fait retenir une alarme stridente. La porte s'est ouverte et quelques dizaines de Doudou roses se sont engouffr´┐Żs. J'ai grimp´┐Ż l'escalier ´┐Ż toute allure pour acc´┐Żder ´┐Ż un vestibule. ´┐Ża ne pouvait ´┐Żtre que l´┐Ż.
J'ai referm´┐Ż la porte sur la truffe de quelques-unes de ces affreuses bestioles. Une grosse mouche bleue est sortie de derri´┐Żre le rideau. Une petite boule qui volait l´┐Ż lui a d´┐Żcoch´┐Ż un rayon rouge. ´┐Ża l'a envoy´┐Że au tapis. Elle fumait encore, quand un robot m´┐Żnager l'a aspir´┐Że. Mais le tueur d'insectes n'avait pas termin´┐Ż son boulot. Il ´┐Żtait m´┐Żme sacr´┐Żment d´┐Żbord´┐Ż. Des mouches, il en sortait de tous les coins. Et le docteur tr´┐Żnait, parmi les insectes. Les vers tombaient de son nez. Le chariot m´┐Żnager vaporisait des cochonneries, dans le genre brise marine ou fruit exotique, pour combattre l'odeur d'ammoniac.
´┐Ż Avez-vous termin´┐Ż votre th´┐Ż ? a demand´┐Ż le robot m´┐Żnager en aspirant une mouche sur son bureau.
La main pourrie du docteur serrait sa blouse blanche, tach´┐Że de d´┐Żgoulinades. Il avait la t´┐Żte rejet´┐Że en arri´┐Żre et un rictus, comme s'il cherchait ´┐Ż respirer. Il avait d´┐Ż se faire une attaque foudroyante. Le chariot a aspir´┐Ż ´┐Ż´┐Ż et l´┐Ż quelques insectes, en demandant ´┐Ż nouveau :
´┐Ż Avez-vous termin´┐Ż votre th´┐Ż ?
Le foutu chariot bouclait.
´┐Ż Le docteur est mort ! j'ai dit.
´┐Ż Le docteur n'a pas fini de prendre son th´┐Ż.
´┐Ż Mais il est mort.
´┐Ż Mort n'est pas un attribut possible pour le docteur. Le docteur vit.
´┐Ż Mais les choses changent. Le docteur est mort. Il s'est tap´┐Ż une attaque !
´┐Ż Le docteur n'a pas ´┐Żt´┐Ż attaqu´┐Ż. Il n'est pas mort. Il vit, et il n'a pas termin´┐Ż son th´┐Ż. Et vous l'importunez.
Le pauvre vieux´┐Ż C'´┐Żtait pitoyable de finir entour´┐Ż de gadgets d´┐Żbiles. Enfin´┐Ż peut-´┐Żtre pas finalement´┐Ż ´┐Ża m'a fait rire. Je me suis approch´┐Ż du cadavre et je lui ai cri´┐Ż ´┐Ż la gueule :
´┐Ż Docteur, est-ce que je vous importune ?
La petite machine moulinait.
´┐Ż Tu vois bien qu'il ne r´┐Żpond pas, j'ai dit. ´┐Ża ne te semble pas bizarre ?
´┐Ż Le docteur boit toujours son th´┐Ż en silence. Et il n'a pas termin´┐Ż son th´┐Ż. Donc il ne parle pas.
´┐Ż Pas mal, j'ai dit.
´┐Ż Avez-vous termin´┐Ż votre th´┐Ż, docteur ?
J'ai laiss´┐Ż le chariot dans sa boucle. Il y avait un ordinateur ´┐Żteint sur le bureau. J'ai effleur´┐Ż l'´┐Żcran, et il s'est allum´┐Ż. Une fille pas mal cochonne ´┐Żtait allong´┐Że sur un canap´┐Ż. Elle a soulev´┐Ż sa jupe, elle n'avait pas de culotte. Et les l´┐Żvres de son sexe ont remu´┐Ż.
´┐Ż Alors, mon chou´┐Ż tu l'as termin´┐Ż, ton th´┐Ż ?
´┐Ża m'a fait dr´┐Żlement rire. C'´┐Żtait un coquin, ce docteur. Puis j'ai entendu un foutu bourdonnement qui venait de dessous le bureau. J'ai d´┐Żgag´┐Ż le fauteuil. L'autre main pourrie du docteur ´┐Żtait crisp´┐Że au beau milieu de son pantalon d´┐Żfait ! ´┐Żnoy´┐Że dans un essaim de mouches bleues avec tout ce qu'il restait de sa bite ! Il s'´┐Żtait foutu sa crampe tout seul, le docteur !
Les mouches d´┐Żrang´┐Żes dans leur festin ont tourbillonn´┐Ż salement dans la pi´┐Żce. La petite boule tirait ´┐Ż volont´┐Ż l´┐Ż-dedans, comme une lune noire d´┐Żrisoire. J'ai pouss´┐Ż le fauteuil jusque dans les chiottes, et j'ai enferm´┐Ż le coquin avec un bon paquet de mouches.
´┐Ż Avez-vous termin´┐Ż votre th´┐Ż, docteur ? a demand´┐Ż le chariot.
´┐Ż Oh, ´┐Ża suffit ! j'ai dit.
Je lui ai jet´┐Ż la tasse de th´┐Ż ´┐Ż la gueule. Il a aspir´┐Ż les morceaux en disant :
´┐Ż Merci docteur.
Foutu programme ´┐Ż la con. Et il s'est cass´┐Ż. J'ai pris le fauteuil de l'invit´┐Ż pour m'installer au bureau.
Et j'ai r´┐Żalis´┐Ż ma chance. Un t´┐Żl´┐Żphone-satellite me tendait les bras ! J'ai d´┐Żcroch´┐Ż, ´┐Ża marchait, j'´┐Żtais sauv´┐Ż ! Je pouvais joindre n'importe qui dans le monde ! Mais la petite animation sympatique ne m'a pas l´┐Żch´┐Ż :
´┐Ż ´┐Żfini le th´┐Ż tu veux superviser´┐Ż hein ! mon chou ! ´┐Żl'avancement du programme Teddy ?
J'ai raccroch´┐Ż. ´┐Ża pouvait bien attendre une minute. Elle ´┐Żtait quand m´┐Żme sympa, cette animation.
´┐Ż Le programme Teddy ?
´┐Ż Une r´┐Żussite´┐Ż nous avons eu´┐Ż bien s´┐Żr´┐Ż d'in´┐Żvitables complications´┐Ż lors de la mise au point. Mais le quatorzi´┐Żme prototype´┐Ż est une r´┐Żussite ! Votre th´┐Ż est fini´┐Ż voulez-vous, docteur´┐Ż superviser le programme ? Il entre dans sa phase´┐Ż terminale.
Des ´┐Żcrans japonais ont couliss´┐Ż, r´┐Żv´┐Żlant un ascenseur. Il ´┐Żtait trop fort, ce docteur.
´┐Ż Ah oui, j'ai dit, ´┐Ża marche ! On supervise le programme !
Je suis rentr´┐Ż dans la cabine, une sorte de cloche en verre. L'image de la fille s'est projet´┐Że tout autour de moi. Elle a clign´┐Ż un ´┐Żil qui s'est aussit´┐Żt transform´┐Ż en sexe pour me dire :
´┐Ż Et ce th´┐Ż ´┐Żtait-il bon ? ´┐Żd'in´┐Żvitables complications´┐Ż Teddy onze ´┐Żtait tr´┐Żs intelligent´┐Ż mais trop m´┐Żfiant´┐Ż refusait de passer les tests´┐Ż ne mangeait pas, ne buvait pas´┐Ż ne rentrait pas dans les labyrinthes´┐Ż mort d'inanition´┐Ż eh oui, docteur, compromis action-contemplation´┐Ż
Au fur et ´┐Ż mesure qu'on descendait, je d´┐Żcouvrais les laboratoires d'une gigantesque usine en verre. Les Doudou s'organisaient en s´┐Żries, depuis les ´┐Żprouvettes, jusqu'´┐Ż ceux qui faisaient toutes sortes d'exercices sur des ballons, devant des ´┐Żcrans ou dans des machines. Trois ´┐Żtages leurs ´┐Żtaient d´┐Żdi´┐Żs. Une v´┐Żritable usine g´┐Żn´┐Żtique, doubl´┐Że d'un pensionnat, enti´┐Żrement automatique. ´┐Ż la place des yeux et de la bouche, mon h´┐Żtesse avait maintenant trois sexes en travers du visage. Ils m´┐Żlaient leurs voix :
´┐Ż ´┐ŻTeddy douze´┐Ż trop agressif´┐Ż a r´┐Żussi tous les tests individuels´┐Ż mais aucune intelligence collective´┐Ż se bat tout de suite´┐Ż d´┐Żlire meurtrier´┐Ż intelligence collective ? ´┐Żou individuelle ? Grande question ! Complications in´┐Żvitables´┐Ż
Elle s'est retourn´┐Że, et son anus a poursuivi :
´┐Ż ´┐Żreparti de Teddy huit´┐Ż pour cr´┐Żer Teddy quatorze´┐Ż parfait´┐Ż tous les objectifs sont atteints´┐Ż vous supervisez´┐Ż Teddy quatorze´┐Ż une r´┐Żussite ´┐Żblouissante´┐Ż incroyablement plus performant´┐Ż duplication lanc´┐Że, phase terminale enclench´┐Że´┐Ż que vous supervisez´┐Ż votre th´┐Ż, ´┐Żtait-il bon ?
Plus on descendait, plus l'usine ´┐Żtait transparente et moderne. Je ne voyais plus les Doudou.
´┐Ż On s'en fout du th´┐Ż. O´┐Ż est le Teddy ?
´┐Ż ´┐Żva remplacer le Doudou´┐Ż devra s'imposer´┐Ż une destruction des Doudou´┐Ż est in´┐Żvitable´┐Ż d´┐Żcider de la date et de l'heure et de l'heure du th´┐Ż nous arrivons´┐Ż ´┐Ż l'´┐Żtage des Teddy.
La cloche de verre s'est d´┐Żtach´┐Że de l'ascenseur, pour glisser dans les couleurs transparents. Mon accompagnatrice s'est transform´┐Że en Jean-Paul II, en s'exclamant d'une voix chevrotante :
´┐Ż In nomine´┐Ż embarquement imm´┐Żdiat !
Le pape a touss´┐Ż en s'appuyant sur sa crosse. Et il a ajout´┐Ż :
´┐Ż Ne vous inqui´┐Żtez pas, docteur´┐Ż j'ai tout ce qu'il faut´┐Ż en dessous.
Il s'est baiss´┐Ż, ses os ont craqu´┐Ż, et il a retrouss´┐Ż ses habits blancs pour d´┐Żcouvrir le corps pulpeux de mon accompagnatrice. Puis je l'ai retrouv´┐Że allong´┐Że dans son canap´┐Ż, en train de se godifier avec la crosse du pape. Un sexe press´┐Ż a couru sur son corps comme un insecte, en commentant :
´┐Ż Patres et filii´┐Ż Teddy quatorze´┐Ż ne boit pas de th´┐Ż une vraie r´┐Żussite´┐Ż in nomine´┐Ż endurant, intelligent, collectif´┐Ż avec une bonne puissance de m´┐Żchoires´┐Ż
Les portes coulissantes se sont ouvertes, puis referm´┐Żes derri´┐Żre moi. Il n'y avait plus que la cloche de verre qui me s´┐Żparait de Teddy.
La bestiole gris-rose, plus imposante qu'un Doudou, avait comme un visage de b´┐Żb´┐Ż ´┐Żcras´┐Ż en guise de t´┐Żte. Et des yeux larges´┐Ż des yeux d'hommes ! Plus grands encore que ceux de l'homme ! Sur la paroi en verre, il a pos´┐Ż ses pattes griffues, aussi d´┐Żtaill´┐Żes que des mains d'homme, mais munies des coussinets propres aux chiens. Le visage de mon accompagnatrice s'est incrust´┐Ż en minuscule sur son clitoris.
´┐Ż N'est-il pas mignon ? a-t-elle dit.
´┐Ż Il est horrible, j'ai dit.
´┐Ż ´┐Ż souhait, a chuchot´┐Ż le sexe.
´┐Ż C'est pas lui, a dit Teddy.
J'ai eu peur. J'ai cri´┐Ż en reculant le plus loin possible dans ma papamobile.
´┐Ż Ah ! vilain toutou ! arr´┐Żte de dire´┐Ż des m´┐Żchancet´┐Żs au docteur´┐Ż il a fini son th´┐Ż et c'est une r´┐Żussite´┐Ż in nomine´┐Ż
´┐Ż C'est pas le docteur ! a dit Teddy, tu d´┐Żlires compl´┐Żtement !
Elle s'est transform´┐Że en sexe immense qui gueulait depuis ses profondeurs rouges :
´┐Ż Patres de patres ! ´┐Ża suffit ! non mais´┐Ż docteur´┐Ż voulez-vous du th´┐Ż ?´┐Ż c'est ´┐Żblouissant, n'est-ce pas ?´┐Ż j'ouvre au toutou ?
´┐Ż Ah non ! j'ai dit, n'ouvre pas !
Un Teddy, puis un autre, puis encore un autre sont entr´┐Żs dans la pi´┐Żce. J'ai gueul´┐Ż en frappant la cloche de verre dans tous les sens :
´┐Ż En haut ! Je veux du th´┐Ż en haut ! On remonte !
Les Teddy ont ´┐Żt´┐Ż pris d'un tremblement. Ils ´┐Żternuaient, mais non, ils n'´┐Żternuaient pas. C'´┐Żtait bien le rire qui les secouait et qui se propageait de Teddy en Teddy, dans les couloirs qu'ils remplissaient. Les l´┐Żvres fatigu´┐Żes de mon accompagnatrice ont remu´┐Ż :
´┐Ż In nomine´┐Ż tous les objectifs´┐Ż sont des r´┐Żussites´┐Ż Earl Grey´┐Ż Souchong´┐Ż Orange Pekoe´┐Ż j'ouvre au toutou ?


Jean-Marc Agrati




Un point sur les ´┐Żditions Hermaphrodite :

"Hermaphrodite est une revue semestrielle qui existe depuis ´┐Ż pr´┐Żsent 5 ann´┐Żes, une revue litt´┐Żraire ´┐Ż d´┐Żart et d´┐Żhumeur ´┐Ż, faisant la part belle aux illustrateurs, et se voulant un espace vierge ´┐Ż d´┐Żfricher, lieu de jeux et d´┐Żexploration ou le s´┐Żrieux le m´┐Żle au rire. Le Th´┐Żme du prochain num´┐Żro de la revue Hermaphrodite - dont la sortie est pr´┐Żvue en f´┐Żvrier 2004 ´┐Ż s´┐Żarticule autour des trois termes suivants : ´┐Ż SF, corps-texte ´┐Ż, o´┐Ż nous explorons une forme particuli´┐Żre de la litt´┐Żrature ´┐Ż la science-fiction ´┐Ż, en y injectant de fa´┐Żon exclusive la dimension corporelle, th´┐Żme r´┐Żcurrent et liant du contenu r´┐Żdactionnel et pictural de nos publications pr´┐Żc´┐Żdentes."
Philippe Krebs, ´┐Żditions Hermaphrodite.

Jean-Marc Agrati



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