#113 - Du 15 novembre au 08 d´┐Żcembre 2008

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  Bilan des prix litt´┐Żraires 2008  
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Gonzague St Bris

 Les vieillards de Brighton
Gonzague St Bris
Grasset
Prix éditeur
18.00 francs
331 pages
© Grasset , 2001

nfant, j´┐Żhabitais Londres o´┐Ż mon p´┐Żre ´┐Żtait un jeune attach´┐Ż d´┐Żambassade. C´┐Ż´┐Żtait la vie r´┐Żv´┐Że. Hyde Park et son all´┐Że de fleurs violettes, les mus´┐Żes gratuits o´┐Ż l´┐Żon pouvait jouer avec des trains ´┐Żlectriques, les magasins de jouets extraordinaires, les cantiques dans la brume, les policemen polis qui ne regardaient pas ma nurse avec insistance. Elle ´┐Żtait suisse et s´┐Żappelait Nana. Le prince Charles enfant nous faisait parfois des signes du balcon de Buckingham. Je lui r´┐Żpondais. Apr´┐Żs tout, nous avions le m´┐Żme ´┐Żge et on nous coiffait de la m´┐Żme mani´┐Żre : de l´┐Żeau sur la t´┐Żte et la raie sur le c´┐Żt´┐Ż. Tout cela aurait pu ´┐Żtre une charmante histoire, avec les casquettes bleu et jaune de notre ´┐Żcole, la St Philip´┐Żs School, les ´┐Ż bats ´┐Ż de cricket, des rues de Londres o´┐Ż l´┐Żon jouait avec de petites voitures Dinky Toys contre les murs gris en se salissant les mains. Je croyais vivre un ´┐Ż Nursery Rimes ´┐Ż, mais je ne savais pas encore que c´┐Ż´┐Żtait celui de Humpty Dumpty, le petit homme fragile ´┐Ż l´┐Ż´┐Żnorme t´┐Żte d´┐Ż´┐Żuf qui, assis, en haut d´┐Żun mur, n´┐Żose plus bouger de crainte de se fracasser le cr´┐Żne. Pour moi, l´┐Żomelette ´┐Żtait proche, la catastrophe imminente. J´┐Żavais cinq ans, l´┐Ż´┐Żge de l´┐Żinnocence, l´┐Ż´┐Żge o´┐Ż pourtant j´┐Żai dit adieu ´┐Ż l´┐Żinnocence. Pardonnez-nous nos enfances ! C´┐Żest vrai, j´┐Żavais un caract´┐Żre difficile, je restais enferm´┐Ż des heures sans jamais vouloir demander pardon. Je croyais que la col´┐Żre ´┐Żtait ma noblesse. J´┐Żexplorais mes haines int´┐Żrieures. Mais il faut bien avouer que j´┐Ż´┐Żtais tr´┐Żs violent. Un jour mon p´┐Żre me surprit dans une lutte acharn´┐Że avec mon fr´┐Żre a´┐Żn´┐Ż, dont je croyais qu´┐Żil ´┐Żtait le pr´┐Żf´┐Żr´┐Ż de mes parents. J´┐Ż´┐Żtais en train de frapper sa t´┐Żte contre les carreaux de la cuisine. Pour apaiser la situation, mes parents d´┐Żcid´┐Żrent qu´┐Żun ´┐Żloignement me serait profitable. On leur avait dit : ´┐Ż L´┐Żair de Brighton est bon pour les nerveux. ´┐Ż Aussi, un apr´┐Żs-midi nous quitt´┐Żmes Londres dans la belle Fr´┐Żgate grise qui faisait notre fiert´┐Ż, une vraie voiture fran´┐Żaise, et je ne compris pas pourquoi je partais seul avec mon p´┐Żre, sans mes fr´┐Żres, ni ma m´┐Żre. Peut-´┐Żtre, au fond, me prenait-il pour un adulte. Voulait-il me parler ? Qu´┐Żallions-nous d´┐Żcouvrir ? Je m´┐Żimaginais qu´┐Żil avait remarqu´┐Ż la grandeur de mon caract´┐Żre et allait me confier ´┐Ż l´┐Żamiral Nelson qui, dans les jours ´┐Ż venir, me donnerait, peut-´┐Żtre, le commandement d´┐Żun ´┐Ż brick ´┐Ż. Mais, plus que du voyage, c´┐Żest de l´┐Żarriv´┐Że dont je me souviens. Brighton, une ville ´┐Żl´┐Żgante mais qui fait peur par sa distinction froide ; des villas telles qu´┐Żon les imagine chez Agatha Christie, o´┐Ż les crimes se mitonnent dans la camomille, des gazons verts et tendres comme dans les films de Losey, o´┐Ż l´┐Żon ne tond que la surface de drames affreux et enterr´┐Żs. La voiture de mon p´┐Żre glissa dans une all´┐Że ombrag´┐Że. Belle maison haute, sorte de manoir entour´┐Ż d´┐Żarbres au-del´┐Ż duquel on entendait le bruit de la mer. Je ne quittais pas ma petite valise dans laquelle j´┐Żavais rang´┐Ż mes soldats de plomb. Nous ´┐Żtions arriv´┐Żs. Une religieuse m´┐Żaccueillit. Je laissai mon p´┐Żre sans ´┐Żmotion, tout intrigu´┐Ż d´┐Żabord par ce que je d´┐Żcouvrais. Mais je ne savais pas encore l´┐Żhorreur que cachaient ces murs. Le soir venait et l´┐Żon m´┐Żattribua un lit dans le grand dortoir. Vastes parquets glissants et sombres, odeurs d´┐Żencaustique et d´┐Żurine, de linge pourri et de fin de vie. O surprise, j´┐Ż´┐Żtais dans un asile de vieillards ; j´┐Żallais conna´┐Żtre le bout de la nuit. A l´┐Żheure du go´┐Żter on m´┐Żavait d´┐Żj´┐Ż couch´┐Ż. Puis, ils vinrent et le cort´┐Żge des vieillards d´┐Żfila sous mes yeux. Ils se d´┐Żshabillaient lentement, je voyais leur peau parchemin´┐Że, lambeaux de chair, leurs chemises de nuit jaunies, leurs gestes comme livr´┐Żs ´┐Ż l´┐Ż´┐Żternit´┐Ż. Ils ne me regardaient pas et je sentis combien j´┐Ż´┐Żtais seul au milieu d´┐Żeux. Ils ´┐Żtaient les fant´┐Żmes d´┐Żun autre monde qui surgissaient d´┐Żs que le jour finissait. Mary Shelley, reine de l´┐Żeffroi, avait-elle assist´┐Ż au m´┐Żme spectacle quand petite fille, le soir, elle d´┐Żfaisait ses nattes ? Comment ai-je r´┐Żussi ´┐Ż jouer l´┐Żindiff´┐Żrence ? La terreur m´┐Ż´┐Żtreignait, mais je compris que je ne devais pas le montrer. Aussi, j´┐Żinstallai tranquillement sur la table de nuit mes petits soldats, ´┐Ż Horse Guards ´┐Ż, ´┐Ż Queen´┐Żs Horses ´┐Ż, ´┐Ż King´┐Żs Men ´┐Ż... Leurs vestes rouges ´┐Żtaient le t´┐Żmoignage ´┐Żclatant de la vie. Mais, soudain d´┐Żun geste brutal, mon voisin, vieillard irritable, les balaya de la main. Ils tomb´┐Żrent ´┐Ż terre. Boulevers´┐Ż, j´┐Ż´┐Żclatai en sanglots. Je les ramassai et je ne sais o´┐Ż je trouvai le courage de les ranger, tant bien que mal. Je me recouchai et pleurai dans mon lit. Je ne savais plus o´┐Ż j´┐Żen ´┐Żtais. Ma vie allait-elle se r´┐Żtr´┐Żcir et s´┐Żachever ou ne faisait-elle que commencer ? Le lendemain matin, le soleil par la fen´┐Żtre ouverte et l´┐Żodeur des feuilles me redonn´┐Żrent du courage. Les morts ressuscitaient, mais plus humains que la veille. Ils faisaient leur toilette, et il me sembla que leurs visages ´┐Żtaient diff´┐Żrents ; l´┐Żun d´┐Żentre eux m´┐Żadressa la parole. C´┐Ż´┐Żtait un jour nouveau. Je me mis ´┐Ż croire ´┐Ż l´┐Żespoir, mais ´┐Ż midi au r´┐Żfectoire le cauchemar recommen´┐Ża. Nous ´┐Żtions par table de six. Et j´┐Ż´┐Żtais assis en face d´┐Żune dame effrayante aux yeux d´┐Żun bleu intense, ´┐Ż Fa´┐Żence-Folie ´┐Ż. Ses longs cheveux gris mal soign´┐Żs pendaient en d´┐Żsordre de son front comme des m´┐Żches d´┐Ż´┐Żtoupe. Elle me regardait fixement et fit ce geste que j´┐Żaurais du mal ´┐Ż oublier ; avec sa cuill´┐Żre, elle raclait bruyamment le fond de l´┐Żassiette vide, sans que la soupe nous ait ´┐Żt´┐Ż servie. Elle ne mangeait rien, et s´┐Żappliquait ´┐Ż ce geste absurde comme un automate. J´┐Żentends encore le bruit martel´┐Ż de sa cuill´┐Żre contre le fond de l´┐Żassiette vide. Je crois que j´┐Żen ai toujours peur. Les jours passaient et je ne savais plus o´┐Ż j´┐Ż´┐Żtais. Parfois la religieuse m´┐Żemmenait avec elle, faire une promenade, regarder le ciel. Devant les devantures d´┐Żun magasin de jouets o´┐Ż ´┐Żtaient expos´┐Żs les soldats de mes r´┐Żves, elle proposa de m´┐Żen offrir mais j´┐Żavais d´┐Żj´┐Ż sombr´┐Ż dans une sorte d´┐Żh´┐Żb´┐Żtude et je me souvenais qu´┐Żil fallait r´┐Żpondre poliment ´┐Ż Non, merci ´┐Ż. Le soir venu, je le regrettai am´┐Żrement. Si j´┐Żavais r´┐Żagi de la sorte, n´┐Ż´┐Żtait-ce pas la preuve que je n´┐Ż´┐Żtais plus un enfant ? En quelques semaines, j´┐Żavais chang´┐Ż de statut. Comme ceux avec qui je vivais, j´┐Ż´┐Żtais devenu un petit vieillard. Quelques jours plus tard, j´┐Żeus l´┐Żimpression de m´┐Ż´┐Żtre fait un copain du m´┐Żme ´┐Żge. Le dimanche suivant, il m´┐Żemm´┐Żne en promenade au golf de Brighton. Je vois passer d´┐Żautres enfants mais je les ignore. Ils ne peuvent pas comprendre. Quand le soir nous rentrons ´┐Ż l´┐Żhospice, je me retrouve en robe de chambre comme les vieillards. Un petit mouchoir sale, en guise de pochette, pour faire chic. Je me sens tr´┐Żs ´┐Ż l´┐Żaise et il m´┐Żarrive m´┐Żme de plaisanter avec les s´┐Żurs. Je suis devenu assez vite un habitu´┐Ż de la maison et je me veux propret et distingu´┐Ż. J´┐Żai des chaussons. Il m´┐Żarrive de sortir, mais cela m´┐Żennuie un peu. Je n´┐Żattends rien et je sais tout. J´┐Żai cinq ans et je suis vieux.

Gonzague St Bris



 
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