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27

Déc

2009

Rencontre avec François Beaune Imprimer
Écrit par Laurence Bourgeon   
A travers deux cahiers écrits à 25 ans d’écart par un certain Jean-Daniel Dugommier, François Beaune nous introduit à son quotidien vosgien, son regard distancié et décalé sur le monde, ses pensées les plus insolites, et sa tentative scientifico-poétique de rethéoriser et réinvestir un environnement pas si fou ni irréel que ça...
Quelques définitions dans le texte avant une mise au point personnalisée.


“AVERTISSEMENT
Loucher est un exercice périlleux pour l’individu, qui demande un réel travail sur soi. L’objet de l’observation, le monde sous-réaliste, est un un espaces de limbres, parfois glauque, souvent trouble et pénible. L’ordinaire, le banal, sont des états qu’il faut savoir supporter. L’esprit se trouve souvent mal à l’aise dans cette position plus bas que terre.

DEFINITION
Loucher, c’est se tenir en deçà, dans les brèches de la réalité.
La réalité prend toutes les formes du fromage. Quand ça ne va pas, elle peut apparaître aussi totalitaire que la pâte du comté, mais les beaux jours elle donne l’impression d’un gruyère à explorer. Sa plus juste représentation pour moi est peut-être la pâte du morbier. Ce trait de moisissure tel un couloir de limbe. En louchant, je voudrais faire dévier cette ligne.”

Un homme louche répond à une forme bien cadrée et structurée a priori : celle du journal intime. Pourtant, au fil du texte, les digressions augmentent et les observations à l’origine très scientifiques l’emportent sur des considérations pleines de non-sens, voire d’absurde. Il en résulte une alternance entre des moments surréalistes et poétiques qui peuvent faire songer à Boris Vian ou au nonsense à l’anglaise, et d’autres plus cyniques. En recourant à la forme du journal, aviez-vous une intention de départ ou bien le texte s’est-il transformé au fur et à mesure ? Quelles ont été vos sources d’inspiration (on songe également au Journal d’un fou de Gogol) ?
J'ai commencé l'Homme louche il y a des années, sans le savoir, en empilant les notes. Un jour le personnage s'est imposé comme une nécessité (nous avions besoin d'un théoricien, d'un savant louche pour la revue) et je me suis pris au jeu de lui donner de la substance. Le journal de bord, c'était la trace, le document que j'aurais retrouvé par hasard, ou qu'on m'aurait confié. Je m'imaginais cette relation avec Jean-Daniel: il était mort, et j'étais l'éditeur, j'allais le déterrer, le rendre à la lumière qu'il méritait. Mais les carnets avaient pris l'eau, et il fallait tout réécrire à sa place, un peu comme dans le film "Be Kind rewind" de Michel Gondry.

Parmi les sources d'inspiration, ou plutôt les livres ayant proposé le même type d'expérience, les livres « historiques » du louche, je dirais, on peut commencer par Don Quichotte. Plus près de nous, Bouvard et Pécuchet me semble l'oeuvre magistrale de la folie positiviste. Ensuite, de façon chronologique, on peut citer les articles de Marc Twain et les Tall tales d'Ambrose Bierce, Mort à crédit de Louis Ferdinand Céline, La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole et Le seigneur des porcheries  de Tristan Egolf. J'oublie Queneau, Garcia Marquez, Gogol et Vian, bien d'autres. Je viens de découvrir City d'Alessandro Baricco, voilà un livre totalement louche, que l'on peut ajouter à cette veine littéraire.

Dugommier apparaît comme un être à première vue relativement inadapté socialement, voire misanthrope et en même temps profondément curieux des autres dans la mesure où il cherche à se glisser dans leurs vies. De même, il semble tenir à élaborer une théorie susceptible de faire émerger du sens dans un univers qui en semble pourtant dépourvu à ses yeux. Comment percevez-vous votre personnage ?
Jean-Daniel est un voyeur. Il est incapable de relations sociales dites « normales », supposant un échange réciproque. Pourtant, cette forme de perversité n'est pas nuisible aux autres, elle est même révélatrice de bien des choses, elle lui permet de loucher sur certains détails, de trouver son inclinaison au monde. Jean-Daniel cherche à comprendre la matière, comment elle s'amoncelle, et son côté ébréché lui fait comme entrevoir les atomes les uns à côté des autres. Jean-Daniel est un philosophe des Lumières, il part de l'expérience mais son laboratoire c'est la buvette, il rêve de d'Alembert, mais d'Alembert est mort, maintenant il y a Femme Actuelle.

Un homme louche est un roman. Mais vous êtes aussi le fondateur d’une revue Louche, d’un feuilleton numérique et d’un collectif qui s’inscrit dans une démarche performative plus globale. Avez-vous l’impression de participer à une entreprise générale de décalement ou de déniaisement du regard, contre la banalité et la médiocrité ambiante ?
Pas vraiment, car il n'y a pas d'entreprise, pas d'organisation, je ne travaille qu'avec une personne à la fois pratiquement. Par contre il y a ce projet global, au-delà du louche, que j'appelle mon Entresort, et dont l'objectif est de réaliser une galerie de portraits de personnages. Un entresort est une petite baraque foraine circulaire où l'on entre en payant ses cent sous. Dedans on y découvre un nain, une femme à barbe, un avaleur de sabre, et puis l'on sort par une autre porte. L'idée est de faire entrer le lecteur ou le spectateur dans l'univers intime du personnage, et de l'en faire sortir par l'autre porte, de lui faire vivre le voyage immobile.
Je ne souhaite me limiter à aucun médium pour raconter les histoires, mais au contraire adapter le médium à chaque personnage: dans la revue Louche nous faisons des documentaires papier qui sont entre la monographie d'Art brut et le documentaire "Strip-tease" (l'émission belge) de personnages bien réels; dans Un homme louche, j'ai développé un personnage de fiction; aujourd'hui j'ai un projet de documentaire avec un réalisateur sur un patron de bar, deux projets de fiction avec deux troupes de théâtre, commencé à écrire un long-métrage de fiction. L'important est que le public ait accès de la meilleure façon à l'univers du personnage. Le décor, le lieu, tout découle du personnage. Reiser expliquait qu'il s'il devait dessiner une femme désirable aux yeux d'un homme, il commençait par les fesses, ensuite c'était de l'habillage. De la même manière, j'ai la sensation que partir du personnage et ensuite construire tout le reste autour est la meilleure façon de procéder. D'où cet Entresort.


Pour finir, le monde louche qui découle de la théorie sous-réaliste mise en place par Dugommier semble demeurer très franco-française puisqu’elle trouve son incarnation, exemplification suprême dans trois fromages de terroir bien hexagonal. Avez-vous déjà envisagé une exportation-transposition de cette théorie à un autre pays ?
Vous oubliez la Suisse. Les trous dans le gruyère, cette sous-réalité, c'est aussi la Suisse qui la procure (d'ailleurs le gruyère n'a pas de trous, c'est une légende). La Suisse est un pays de traditions sous-réalistes profondes. Sans remonter jusqu'à Rousseau et son grand manteau, les suisses ont été les premiers à faire une place à la collection d'art brut de Jean Dubuffet, tandis que les français se pâmaient devant “Les parapluies de Cherbourg”.
Le monde anglo-saxon en général, et plus particulièrement l'Angleterre, est sans nulle doute une source intarrissable de louchitude. Regarder les Monty Pythons. Récemment la série “The Office”, de Ricky Gervais et Stephen Merchant, une incroyable observation de la vie de bureau sous vide, en vase clos, me semble un brillant exemple d'expérience sous-réaliste.
En France, sans les fromages, on n'aurait pas José Bové, mais sans les Mac Donalds non plus.

Propos recueillis par Laurence Bourgeon
Photo: C. Hélie/ Gallimard

Un homme louche
François Beaune
Editions Verticales
345 pages - 20 €
 
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