Zone Littéraire: Chroniques et actualité littéraire

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Retourner l'infâme

Pour son premier roman, Alexandre Bergamini a fait fort : il
est parvenu à concilier un sens de l'abject très prononcé avec
une poésie dégoulinante de lyrisme. Quand l'infâmie torture et
dégoûte au-delà du supportable, peut-on enfin accéder à la
rédemption ?



Par moment, le réalisme des descriptions arrache des
grimaces. Les corps et les cris qui nous ont toujours été
familiers deviennent, tout à coup, des formes étrangères et
inquiétantes. On ne reconnaît plus les gens de tous les jours.
On se sent gamin, naïf, on se sent sale. En fait, les ombres
anonymes qui hantent les allées de ce cinéma poussiéreux ne
sont mues que par une chose commune : la pulsion
autodestructrice du désir. Le narrateur, ombre parmi les
ombres, se complaît à détailler l'infâme et ses corrélats : la
scatophilie, le sexe qu'on devine non protégé, l'amour... Entre le
narrateur et ses partenaires de quelques minutes, il n'y a
aucune autre forme de religion. Soyons franc : sans être
particulièrement prude, ni totalement désintéressé par les
descriptions de corps en mouvement, on sent parfois poindre
l'incertitude : Bergamini sait-il vraiment ce qu'il fait ?Bien que
faisant preuve d'une plume incontestable, d'une faculté à créer
une unité dans la narration et d'une réelle poésie résidant dans
le choix de chaque mot, on a cependant le sentiment
qu'Alexandre Bergamini s'est peut-être un peu trop lâché. On
aurait presque tendance à dire que ce genre de récit ne mène
nulle part... Puis on relit les petits chapitres, en désordre, et
l'unité est toujours là, bien ordonnée.
Petit à petit, le narrateur n'apparaît plus aussi incompréhensible,
les hommes de ce cinéma marseillais commencent à
s'épaissir, à récupérer du sens, à prendre de l'être, et les
séquences ne s'avèrent plus aussi dégueulasses. L'effet de
surprise est passé. Et finalement, le sentiment premier - le
dégoût - laisse place au second, plus constructif - la réflexion. Si
si...

Dans Retourner l'infâme, la douleur va jusque dans les
murs et les sièges du vieux cinéma porno : on se cherche dans
la pénombre, on se scrute sans se voir, puis on s'allonge aux
côtés de l'inconnu. On se course dans les couloirs, on se
retrouve dans des chiottes immondes, mais on y va. Un lieu de
drague comme un autre si l'on veut bien : il n'y a que la solitude
qui transpire. Les sécrétions qui maculent la moquette, la saleté
des murs, les images de cul qui défilent sur l'écran, tout devient
très vite désuet quand la petite affaire est finie. On se rhabille, on
retourne à l'extérieur de l'infâme. Quel est le but pour le lecteur,
direz-vous, de vivre en direct de telles scènes de solitude ? On
se référera au titre et on répondra qu'il y a dans ce petit livre une
réelle invitation à réfléchir, et à réinterroger les évidences. Même
s'il s'agit de plus encore : une invitation à ne presque pas
réfléchir, finalement ! Entre les lignes, on finit par prendre en
considération ce que Bergamini nous dit, pour qu'un jour,
peut-être, on y trouve une évidence, quelque chose d'utile.
Trouver du plaisir dans la souffrance... Un débat qui soulève les
passions et les estomacs. Les récits qui traitent de la misère
sexuelle, du sadomasochisme ou de l'abandon de soi dans des
conditions déplorables ont toujours suscité la controverse :
comme si tout le monde avait quelque chose à dire, à ajouter à
l'oeuvre, pour se prouver que ses arguments ont un fondement.
Qu'on est normal, aussi, quelque part. Qu'on est bien loin de
tout ça, surtout. Mais l'est-on vraiment ?

Les hommes qui peuplent les pages de ce long poème sont
des allégories avant d'être des personnages. Les déjections
physiques ne sont souvent que des projections mentales. En
définitive, dans la mocheté des faciès et dans la laideur des
lieux, la beauté n'est jamais loin. L'appellation de "roman" est
trompeuse... Car il s'agit bien de 56 strophes. Une question
subsiste, néanmoins : tous les lecteurs se verront-ils emportés
plus loin que le texte ? Les gays, en particuliers, se sentiront-ils
réduits à de simples comportements pulsionnels ? Qu'on se le
dise : en prenant l'infâme et en le retournant, Bergamini va
mettre les nerfs en pelote. Il s'apprête à jouer avec les âmes.
Mais n'en déplaise aux mauvaises langues qui n'y verront que le
salace : cette histoire désenchantée a sa place dans le
continuum de la littérature... C'est peut-être même une oeuvre
unique.

Julien Canaux

Retourner l'infâme
Alexandre Bergamini
Ed. Zulma
74 p / 8 €
ISBN: 2843043360
Dernière modification le Tuesday, 09 June 2009 19:26
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