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Les impunis


Un pays sans nom, où l’ennemi est nécessairement Turc, le rite forcément orthodoxe, et l’empire fatalement en déclin. Une époque tout aussi indéterminée, qui pourrait ressembler au début du vingtième siècle. Pour l’ambiance, un mélange délétère : utopie marxiste et police secrète. Nous n’en saurons pas plus, et peu importe d’ailleurs : une fois son décor d’opérette Mittel Europa planté, Thomas Firmiani n’y déroule qu’une intrigue quasi-symbolique, peuplée de personnages caricaturaux et ponctuée d’improbables rebondissements : un meurtre politique, une enquête aux allures de Cluedo Biélorusse, un commissaire opiniâtre, de fourbes politiciens, un majordome maître-chanteur, un diplomate cynique hanté par un impossible amour… Le tout apparaît, à première vue, comme le fruit obscène d’une orgie qui aurait réuni Agatha Christie, Barbara Cartland, Dostoïevski et Julien Gracq.

Voire. Car au fil des pages, quelque chose se produit. Tout d’abord, la langue étonne, irrite, puis séduit. Thomas Firmiani écrit un français que l’on croyait disparu depuis les frères Goncourt. Un français convenu et raisonnable, volontairement désuet, d’une élégance obsolète, mais qui se dénude au fil des pages jusqu’à l’épure, au point de devenir l’illustration quasi-parfaite du concept même d’écriture bourgeoise. Sanglé dans cette camisole littéraire, Firmiani instaure une distance troublante entre la forme et le fond de son récit. Il s’absente et déconstruit de l’intérieur ce roman aux allures si sages, comme l’organisme engendre les cellules cancéreuses qui vont le réduire en cendres. Le cliché sans panache fait insensiblement place à la caricature grimaçante, et le dépaysement de pacotille devient un espace mental asphyxiant et désincarné. Ce travail de sape systématique n’épargne pas les protagonistes, qui deviennent autant d’archétypes s’agitant au gré de vaines péripéties, souffrant de leur propre manque de substance, abandonnés par leur créateur qui ne consent à leur redonner vie que par saccades, le temps de fulgurances pleines d’amertume qui n’auraient probablement pas laissé Cioran indifférent.

Dès lors, le roman n’est plus que le prétexte qu’utilise Firmiani pour dévoiler, à l’instar de ses personnages, ses propres interrogations : la fiction romanesque est-elle encore un vecteur vivant, ou plutôt un fantasme vaguement nécrophile ? Est-il encore possible d’échapper aux figures imposées, ou tout a-t-il déjà été écrit ? On pense, paradoxalement, à une œuvre comme Ne pas toucher d’Eric Laurrent, paru l’an dernier aux éditions de Minuit. Tout comme Firmiani racle jusqu’à l’os un certain type de littérature romantico-policière avec les impunis, il y dynamitait les codes du triangle amoureux femme/mari/meilleur ami, même si la volonté d’atteindre les limites extrêmes d’un genre est finalement leur seul point commun. Là où Laurrent se livrait à un exercice de style jouissif et optimiste, Firmiani signe plutôt un constat d’échec et semble ne pouvoir rien faire d’autre qu’avouer son impuissance à féconder le récit. La vague intrigue progresse mécaniquement, sans état d’âme. Le dénouement pourrait n’être que prévisible, s’il ne laissait cette impression glaçante d’élégant désespoir. Mais il faut sauver les apparences à tout prix, et Firmiani s’y emploie. Il s’amuse même parfois, et truffe le roman de patronymes absurdes à l’exotisme racoleur, en guise d’ultime pirouette. Pas plus que les autres, cette ficelle-là ne suffit à cacher que sa foi vacille. Est-ce pour cela que Thomas Firmiani n’est qu’un pseudonyme et que son éditeur veille scrupuleusement à ne laisser filtrer aucun élément biographique à son sujet ? Pas facile en effet d’avouer, quand on est aussi doué, que la littérature ne vous fait plus bander.

Jérôme Farssac


Zone Littéraire correspondant

Les impunis
Thomas Firmiani
Ed. Fayard
264 p / 18 €
ISBN: 221360844X
Dernière modification le Sunday, 17 May 2009 11:51
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