Zone Littéraire: Chroniques et actualité littéraire

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J'irai prier sur ta tombe


À la page 577 du Robert, s’étend sur deux colonnes la signification d’un verbe qui, suivi d’un complément d’objet indirect, acquiert une dimension particulière : "Croire à, en : SPÉCIALT Accorder par conviction son adhésion ; être persuadé de l’existence et de la valeur de (un dogme, un être religieux)". Si cette définition spécifique est digne d’être comprise littéralement, Raphaël Stainville croit en Dieu, en est la créature. Et pour crier cela à qui veut l’entendre, il vient d’écrire le récit de son pèlerinage effectué en 2000, "à pied, de Paris à Jérusalem" selon les mots du sous-titre.

L’esprit de dévotion qui anima l’auteur éclaire chacune des phrases de ce qui se donne pour être le compte-rendu subjectif d’une expérience personnelle. Car solitude et ferveur se nourrissent mutuellement chez le croyant, surtout quand il se sait entouré par les pensées de ses proches : "il n’est pas d’expérience plus collective qu’un pèlerinage solitaire". Au commencement est donc le voyage : quitter la statique Paris pour les routes d’ici et d’ailleurs, dormir sous un pont dès la première nuit, écrire sur les murs pour y laisser des bribes d’humanité et finalement reconsidérer sa vie, sa ville, son mouvement vain et pourtant perpétuel.

S’il décrit le pèlerin, l’auteur narre aussi le pèlerinage et ses décors comme l’envoûtante Anatolie, dont l’horizontalité devient l’" épreuve de l’infini". Parcours sinueux dans les méandres des paysages, l’essence du pèlerinage se trouve aussi dans les rencontres : avec un athée qui porte en bandoulière une conception particulière du voyage, avec les cohortes de cassés de l’âme qui peuplent les bars de la France d’en-bas ou les rues de la Syrie assadienne, avec les prêtres et les sœurs des monastères d’étapes, et tant d’autres. L’Humanité avec un grand H quand l’Histoire travaille, selon Perec, "avec une grande hâche".

Tous l’aident et se confient à lui comme à un étranger qui leur apporte sa différence et pourrait emporter ce qui leur est trop lourd. Reconnaissant, l’auteur loue leurs actions, leurs personnalités mais ne peut s’empêcher de justifier, par leurs attitudes, la vérité de son explication catholique du monde. Car, finalement, le récit de Raphaël Stainville est celui d’un fervent catholique que seuls les fervents catholiques peuvent pleinement recevoir. Passe encore qu’il close son récit sur un poème de Robert Brasillach, collabo notoire mais littérateur érudit (la littérature catholique ne compte-t-elle pas de plus grand héraut que celui-ci, ou la parole d’une des personnes rencontrées n’aurait-elle pas été plus vraie ?) Mais pourquoi ce ton aussi naïf que triomphateur quand il mentionne que certains lui demandent de prier pour eux, même s’ils sont athées ou d’une autre confession ? Pourquoi ne donne-t-il pas à lire sa conversation avec l’imam, près de Gebze, en Turquie, comme témoignage d’échange ? Pourquoi s’attendrit-il plus envers les deux jeunes Roumains rencontrés près de Tekirdag une fois découverte leur chrétienté ? Que signifient ces lignes où, lisant le récit de pères jésuites sur les massacres de chrétiens par des musulmans, au début du XXème siècle, il commet un amalgame indigne : "c’était comme si je prenais conscience d’une culture de la violence et de la barbarie. En même temps que je lisais ces scènes d’hystérie collective […], je voyais plus loin un veau qu’un boucher saignait […et] les enfants jouent avec le globe cireux du veau qui agonise. C’est abject "? Sous-entend-il que l’islam est, dans sa pratique et, par contamination, dans ses dogmes, une religion sanguinaire ? Que les musulmans sont des êtres plus violents que les chrétiens ? Plus loin : "il n’y avait peut-être pas de liens directs entre ce que je lisais […] et les scènes de rues […]. Et pourtant, je m’interrogeais". Poursuivez votre interrogation et apprivoisez le verbe : là est la seule voie du dialogue interreligieux que vous admirez dans ce monastère de la frontière libano-syrienne (chapitre "L’hôtel Dieu").

Sincère, ce récit est aussi celui des actes manqués envers le non-chrétien désireux de comprendre. Raphaël Stainville aurait pu s’adresser à l’universel. Il aurait pu être didactique en tenant côte-à-côte deux postures : appréhender l’idée-même de voyage et exposer les fondements religieux de son pèlerinage. Mais celui qui n’est pas son frère de foi referme le livre en se demandant si Stainville aspirait à lui parler.

Selon son étymologie (du latin ecclésiastique pelegrinus), le pèlerin est le voyageur, l’étranger. Un homme parmi les hommes. Son expérience de foi à Jérusalem conservée par l’auteur, une galerie des visages rencontrés durant ces six mois termine le récit. L’auteur croit en Dieu. On aurait pensé qu’il crût autant au genre humain, qu’il aurait su faire passer cette dimension pour s’adresser à son prochain. Mais on doute de ceci et on n’a finalement pas lu cela.

Olivier Stroh

Zone Littéraire correspondant

J’irai prier sur ta tombe
Raphaël Stainville
Ed. François-Xavier de Guibert
224 p / 20 €
ISBN: 2868398235
Dernière modification le Sunday, 28 August 2011 19:45

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