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Human Punk


Eté 1977, Slough (banlieue de Londres), ville nouvelle aux intérêts culturels peu prononcés, réunit dans son sein toute une génération de prolos au destin sans surprise. Au milieu ? Une bande de quatre jeunes punks de 15 ans : Joe (le narrateur), Smiles (alias Gary), Dave et Chris. Ils profitent de leur jeunesse tout en rêvant de Londres, de musique punk et de punkettes au regard de braise et aux cheveux de feu. Bagarre, Bière et Branlette sont les trois B de leur quotidien. Le bonheur se résume à danser sur « Life on Mars» (de Bowie), shooté au speed, tout en ayant bien ciré ses Doc Martens. Mais la douce prospérité de cette adolescence sloughoise se termine une nuit, quand Welles et sa bande jettent Joe dans le Grand Union Canal et lynchent Smiles. Il tombe dans le coma. Est-ce ça qui a poussé ce dernier au suicide une dizaine d’années après ? C’est ce que se demande Joe, lorsqu’en 1988, après avoir passé trois ans à Hong-Kong, il revient à Slough pour y retrouver les mêmes tags « Queen’s park Rangers = guignols », les mêmes ambitions sous-jacentes de la jeunesse. La même vie, étroite, de banlieue londonienne.

Entre graffitis, hippies et punks, cocos et fachos, ouvriers et patrons, Elvis Presley et David Bowie, Human punk n’est pas seulement l’histoire d’une amitié adolescente, mais une fresque historique des mentalités issues du prolétariat anglais des années 80-90. Par cet opus (suivant son précédent roman, très remarqué, La Meute, qui sort aujourd'hui en poche), John King contribue à la mise en place d’une nouvelle littérature britannique. Au même titre que Jonathan Coe (Testament à l’Anglaise, Bienvenue au club), il est probablement l'un des plus doués de sa génération. Une génération obsédée par les confrontations idéologico-politiques, la bataille de Orgrave (entre des syndicats de mineurs et la police anglaise), Thatcher et les Malouines.

Avec une acuité de mise. Le punk, en effet, n’est pas forcément un jeune décharné, vêtu d'un sac poubelle et se piquant à tous les coins de rue. Ici, le punk humain cligne de l'oeil à la musique, aux badges « God save the Queen » et aux grosses godasses. «Mon punk à moi était anti-mode, c’était une musique de gars du coin, avec des paroles qui nous parlaient de la vie de tous les jours. Dans ma conception du punk, Dr Feelgood et Slade sont plus importants qu’Iggy Pop et les New-York Dolls.» Pas obligé de connaître tout le punk sur le bout des piercings pour s'y retrouver.

Mais plus que cela, Human punk est un roman drôle et dur, mélancolique et réaliste. Les épopées londoniennes des jeunes garçons sont des fuites en avant. Des occasions d’être in the move, un peu show-off, et, en passant, de voler une voiture. «Je hausse les épaules, histoire de prouver au mec que je n’ai rien à voir dans le vol de sa chère Ford. Que ce n’est pas ma faute si je me suis retrouvé assis à l’arrière d’une bagnole qu’il a bossé si dur pour se payer, qu’il a dû faire toutes ces heures sup pour entretenir. Que si je suis là sur le siège, c’est par pur accident». Par pur accident, oui, car Joe et sa génération sont un accident. Si leur ville nouvelle et déjà en crise est un vase clos, s'ils connaissent les affres du chômage, s'ils ne savent où aller sinon dans les centres commerciaux, c'est un hasard. On pourrait le croire. Pourtant, de cette histoire et du talent de King, rien n'est fortuit. Joe et sa bande sont le fruit d'un processus évitable. Et le talent de l'écrivain, lui, dépend d'une force elle aussi identifiable (mais que King ne fait pas sentir) : le travail, le travail, le travail. Un travail inévitable pour un résultat brillant.

Sophie de Laboulaye

Zone Littéraire correspondant

Human Punk
John King
Ed. Editions de l'Olivier
475 p / 22 €
ISBN: 2879292875
Dernière modification le Sunday, 28 August 2011 19:45

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