Zone Littéraire: Chroniques et actualité littéraire

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Histoire d'une autopsy

" En banlieue parisienne il y avait une enfant. Elle avait deux nattes brunes, un père et une maman. En fin d’après-midi le père dans la cuisine tira à bout portant. La mère tomba première. Le père visa l’enfant. Le père se ravisa, posa genoux à terre et enfouit le canon tout au fond de sa gorge. "
Tuer lepère, c’est ce à quoi nous exhorte Le Cri du sablier, récit en forme de réminiscences. Une voix qui va, gronde, murmure, un flot de paroles d’une invention et d’une force qui bien souvent forcent le barrage du sens. Au commencement était non pas le Verbe mais son absence, provoquée par un de ces drames sordides qu’on retrouve généralement à la rubrique des faits divers. Seule rescapée de l’affaire, la fillette garde le silence neuf mois durant et c’est la femme, régulièrement relancée par une autre voix tenant le rôle du psychiatre, qui revient sur son enfance meurtrie.
Les Mouflettes d’Atropos, le premier roman de Chloé Delaume, avait ouvert la voie à une entreprise de reconquête de la langue, au désir effréné de concasser le magma verbal pour trouver les mots. C’est que l’horreur ne se satisfait pas des phrases de tous les jours, elle a ses tics, ses rimes, sa musique. Donnant la parole à une ex-prostituée, l’ouvrage reliait au monologue, fil conducteur du récit, une recette de cuisine, un article de journal, des citations et autres formes d’écriture où les italiques, blancs et capitales s’entremêlaient. Les collages et la syntaxe saccagée chantaient l’innommable quand la narratrice constatait que " la chatte n’est qu’une auberge de jeunesse.
Pour les putes, un peu espagnole. Il faut s’être prostituée pour le savoir. Pour relativiser le pouvoir des biroutes et le pouvoir des hommes. Remettre la sublimation du coït à sa place. Entre la lampe Arts-Déco et la photo du petit dernier. Quand par mégarde on prend son pied avec un vieillard bien membré à la fin on revoit sa position. D’autant qu’on a des crampes. Pour peu, face à un corps aimé, on hésiterait à se faire prendre. La femme sera toujours un réceptacle. Juste un foutu réceptacle. Les hommes y mettent en vrac bite fantasmes pulsions transferts émois amours et parfois même le prix. Tout ça dépend des bourses. "
En filigrane des deux ouvrages, un auteur qui n’a pas froid aux yeux mais ne tombe jamais dans le voyeurisme gratuit ou pseudo-esthétique. Le sujet fait mal et la plume fait mouche, flirte avec l’expérimental, explore toutes ses possibilités, joue de ses débordements pour mettre au jour d’étonnantes trouvailles langagières. Le Cri du sablier varie sur tous les tons son thème principal, déclamant qu’" on dit de l’un ou de l’autre : il n’a pas tué le père. Comme si mort symbolique pouvait être effective alors que la clinique elle-même ne résout rien. Je n’ai pas à occire un cadavre désossé. Je n’ai pas à singer des tu quoque filia par le sang répandu sois maudite aux chimères. "
Si l’ouvrage reste dans la même veine que Les Mouflettes d’Atropos, il se maîtrise davantage, plus concentré, structuré autour de l’image du titre : " Je t’éviderai de moi mon charmant Roi pécheur mes tripes empoisonnées au fumet aigue-marine. Je te cracherai enfin toi qui sus mieux qu’un autre obstruer mon larynx. Il sera plus d’un mur qui lézardera glaires sous l’écho ruisselant du cri du sablier. " La forme s’est épurée mais le fond reste aussi brutal et excessif, cette fois sur le thème " Familles, je vous hais. "
Demeure un labyrinthe de phrases hérissées de formules lapidaires et de métaphores où plusieurs logiques servent de fil d’Ariane : association d’idées, jeux de mots et d’échos, oreille musicale, références littéraires et mythiques permettent de broder sur le canevas initial, l’enrichissent jusqu’à lui donner l’envergure d’un vaste poème à la Michaux, d’une puissance dévorée et dévorante. Pas le temps de souffler car la narratrice retourne sans cesse le sablier, va-et-vient et nous ramène sur les traces d’une famille déchirée, trio banlieusard dominé par la figure du père, capitaine de navires et accessoirement bourreau pourri de haine et de destruction. Du chaos verbal ressortent des scènes qui toujours font la ronde autour de l’explosion fondatrice, se ramifient pour mieux remonter jusqu’à elle. Du confessionnal où l’enfant s’accuse des sept péchés capitaux au mariage désastreux en passant par les cartes du jeu de Memory ou les coups de martinet, ces épisodes ont tous leur place et font sens les uns par rapport aux autres, kaléidoscope d’une identité qui tente de se reconstruire ou d’un film qu’on remonte.
L’ " autopsy " est fascinante, portée par un style et une langue qui laissent bouche bée.

Minh Tran Huy

Le Cri du sablier
Chloé Delaume
Ed. farrago/éditions Léon Scheer
136 p / 13 €
ISBN: 2844900720
Dernière modification le Sunday, 28 August 2011 19:39

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