Zone Littéraire: Chroniques et actualité littéraire

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Franchise postale

Une comédienne reçoit la lettre d’une demi-sœur oubliée.
Une vieille rancœur nourrit sa réponse à ce billet venu des
antipodes.


Découvrir, dans votre boîte aux lettres, une enveloppe portant
votre adresse manuscrite est une émotion toujours particulière.
Elle détonne parmi les dernières sommations et autres
injonctions de payer. Pour peu qu’elle affiche un timbre-poste
exotique, vous marquez un temps, avant de la décacheter, vous
laissez perdurer le mystère et rêvez deux secondes. Seulement,
voilà..

Ce sont des choses qui arrivent. Une femme quitte son mari et
le domicile conjugal, emportant leur petite fille. Bien que meurtri,
l’homme épouse une autre femme qui lui donnera elle aussi
une fille. Les années passent.

Une comédienne reçoit un jour une lettre postée aux confins de
la terre par une sœur aînée émergée d’un lointain souvenir. Le
cachet de la poste ne faisant pas foi, la jeune femme estime à
quarante années le temps de trajet du pli et entreprend d’y
répondre avec une froideur qui, dès les premières lignes, invite
sa correspondante à ne pas espérer des retrouvailles. Elle
s’étonne « par la présente » que cette parente la tutoie mais ne
s’émerveille pas qu’elle vive en Australie et oppose une fin de
non-recevoir à cette « pauvre sœur [qu’elle] ne connai[t] pas
et ne veu[t] pas connaître »
. Sans pour autant rechigner à
raconter une enfance mal vécue entre les saisies d’huissiers et
les procès intentés par l’ex-épouse ; une vie forcée de se
contenter du minimum, trop tôt endeuillée par la perte du père,
accusé des pires vices. La comédienne se fait l’avocate
passionnée de « papa » et accable la divorcée. Le volume
devient une ode au mythomane, chercheur de trésors
imaginaires, un peu marin pêcheur, qui cessera de fumer en
même temps qu’il cessera de vivre, et qu’elle entend, après tout,
ne pas partager. Leurs visions dissymétriques de l’homme,
brutal dans le souvenir de l’une, adoré dans celui de l’autre,
interdit a priori aux deux femmes de se rapprocher mais
pourquoi tant de haine ? C’est la question.

Hormis « papa » et « maman », tous les personnages croisés
dans ces pages sont désignés par des initiales, sauf Gaspard,
funeste garçon rencontré au détour d’un tournage. Il faut
démêler l’écheveau, pour trouver la réponse, et ne pas s’y
perdre quand la destinataire de
cette « interminable lettre » ouverte est la demi-soeur mais
aussi parfois le père tant aimé voire la mère éplorée de la
signataire ; ou quand cette destinataire n’est pas celle-là même
qui tient la plume. Nous sommes ce que nous faisons de ce
que l’on a fait de nous, semble vouloir nous dire Fanny Carel,
comédienne comme son épistolière. Ce premier roman tient la
distance par la violence du ton qui va crescendo.

Post-scriptum : Et certes, parfois la douloureuse de France
Telecom ou d’EDF peut s’avérer moins cuisante qu’une jolie
lettre affranchie d’un timbre qui fera la joie du cousin philatéliste.

Olivier Ngog

Zone Littéraire correspondant

A ma sœur du bout du monde
Fanny Carel
Ed. Mercure de France
164 p / 15 €
ISBN: 2715225644
Dernière modification le Tuesday, 09 June 2009 19:30
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